«—Eh bien! mon cher Dufour, qu'est-ce que nous faisons ce carnaval? nous amusons-nous?—Ma foi!... comme tu vois, je m'amuse à finir un petit tableau..... c'est une vue prise à Moret... au-dessus de Fontainbleau... près du moulin... je mettrai là de petites figures, un garçon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de l'eau...—J'aimerais mieux voir deux amants s'embrasser.—C'est ça!... des polissonneries!... Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des vaches. Tu es toujours libertin?...—Ah ça, veux-tu une fois quitter les études, ton atelier, tes palettes, et venir t'amuser?—Qu'est-ce qu'il y a donc?—Hier, Armand de Bréville est venu me voir.....—Ah! ce jeune homme de Saint-Cloud.....—Eh bien! est-il toujours passionné pour les plaisirs?—Plus que jamais!... Je ne l'ai pas vu souvent cet hiver, mais je sais qu'il a eu pour maîtresses les femmes les plus à la mode..... Il mène bien vite sa fortune...—D'autant plus que s'il n'a, comme tu m'as dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le sultan avec ça!...—Il a pris cabriolet!—Et son bel ami, ce beau monsieur qui commande si bien un dîner, qui débouche si élégamment le champagne..... M. Saint-Elme ou de Saint-Elme?—Il ne quitte pas Armand, ils sont inséparables... Mais venons au but de ma visite: Armand donne jeudi une soirée; en me priant d'y venir, il s'est souvenu de toi, il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi.—Eh bien! j'irai..... Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m'a fait que des honnêtetés. Nous l'avons quitté un peu brusquement à Saint-Cloud, et je ne veux pas refuser son invitation... Ah ça, c'est bien vrai qu'il m'a invité... tu ne prends pas ça sous ton bonnet?—J'étais sûr que tu en douterais!..... tiens, voilà son invitation par écrit...—A la bonne heure, j'aime mieux cela; c'est plus dans les règles..... Est-ce un bal qu'il donne?—Non, une soirée d'hommes, sans façon; il y aura peut-être deux ou trois dames... mais pas des dames à cérémonies.—Tant mieux! car je ne suis pas habitué au grand monde, moi, je me suis concentré sur ma palette... je ne vais jamais en soirée... J'y aurai l'air gauche..... emprunté..... mais c'est égal... J'irai te prendre jeudi, à huit heures, n'est-ce pas?—C'est trop tôt!... à neuf heures et demie...—Si tard! c'est donc une nuit qu'on va passer?—Sans doute; à une soirée d'hommes, on passe toujours la nuit. D'où diable sors-tu donc?—Alors, il nous donnera à souper?—Sois tranquille, rien ne manquera, j'en suis persuadé.—C'est convenu, jeudi à neuf heures, je serai chez toi.»
A l'heure indiquée, Dufour se rend chez Victor qui n'a pas encore commencé sa toilette, et se dispose lentement à la faire.
«Tu m'avais dit que c'était une soirée sans façon, dit l'artiste, et tu t'habilles.—Je m'habille sans façon.... Tu vois bien que je vais en bottes. Je vois que tu ne seras pas prêt à dix heures et demie. Tu comptes me faire aller en soirée à onze heures; je te préviens que tu te trompes: j'irai me coucher, mais je n'irai pas chez ton jeune homme. Quand je suis en train de rire, de m'amuser, que l'heure se passe, ça m'est égal; mais je n'ai pas le courage d'aller chercher la plaisir quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m'est arrivé, au moment d'aller à un bal qui commençait tard, de me fourrer dans mon lit, au lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j'avais sortis de l'amoire.—Calme-toi, tu n'iras pas te coucher; me voilà prêt. Un fiacre nous attend. Partons.»
Armand de Bréville occupe un logement fort élégant dans la rue du Mont-Blanc. Un domestique annonce ces messieurs. Dufour a déjà examiné l'antichambre et la salle à manger; il dit bas à Victor: «C'est un appartement complet ceci.... et pour un garçon.... Il va donc se marier?...»
Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone et qu'éclairent des globes de verre dépoli suspendus au plafond. Il n'y a encore dans cette pièce que quelques jeunes gens qui causent en se reposant sur des fauteuils.
Armand sort d'une pièce voisine qui est également éclairée, et vient recevoir les nouveaux arrivés. Il serre la main de Victor et remercie très-gracieusement Dufour de s'être rendu à son invitation; puis, après avoir échangé quelques compliments, s'écrie: «Messieurs, vous êtes ici chez vous; faites ce qui vous plaira.» Après avoir dit ces mots, il retourne dans la pièce d'où il était sorti.
«Qu'est-ce qu'il va faire là-dedans?» demande le peintre à Victor.—«Je n'en sais rien... vas-y voir.... On peut circuler.—J'irai tout à l'heure... Et qu'est-ce que c'est que ces jeunes gens qui sont ici?....—Est-ce que je les connais plus que toi..... excepté deux ou trois que j'ai déjà rencontrés en soirée. Sais-tu, Dufour, que tu es bien original avec-tes questions?... Tu es terriblement curieux!—Ce n'est pas par curiosité, mais c'est pour m'instruire. C'est très-élégant ici... très-recherché même.... Mais ton jeune de Bréville est déjà bien changé!... Quel diable de métier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne l'ai vu!.... Il est pâli, maigri... il a les yeux tout tirés.—Il a fait l'amour.—J'ai aussi fait l'amour quelquefois; mais ça ne me changeait pas comme cela!...—Tu n'en prenais qu'à ton aise, toi!—Je ne sais pas ce qu'il en a pris, lui! mais, s'il continue le même régime, il n'ira pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu'il a été bien élevé... Ah, j'entends parler haut... je reconnais la voix... C'est mon monsieur au pantalon de tricot... Peste! nous sommes superbes aujourd'hui!»
M. Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon; sa mise était un négligé fort élégant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa toilette, qui était de très-bon goût.
Après avoir salué la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui on est fort lié, Saint-Elme s'approche de Dufour, et lui sourit comme s'il était enchanté de le revoir.
«—C'est M. Dufour, avec qui j'ai eu l'avantage de dîner à Saint-Cloud?—Moi-même, monsieur.—Enchanté de me retrouver avec vous... Parbleu! j'étais hier dans une maison... chez un de nos premiers banquiers... il y avait plusieurs amateurs distingués en peinture... on a beaucoup parlé de vous, M. Dufour.—Bah! vraiment on a parlé de moi?...—De vous... de vos ouvrages, et avec tous les éloges que vous méritez. N'avez-vous pas exposé au dernier salon un petit tableau?....—J'en ai mis plusieurs.—Oui, mais je veux parler de celui... vous savez bien... où il y avait un si joli effet de lumière...—Ah! un site de la forêt de Compiègne?—Justement, la forêt de Compiègne. Ah! délicieux... charmant tableau de chevalet...—De chevalet!... mais savez-vous qu'il a deux pieds sur deux et demi?—Oui. Oh! il est d'une jolie grandeur... et une vérité de ton.... une finesse de détails... et puis du style, de l'effet... Oh! tout le monde en était enthousiasmé.—Eh bien! voyez, je n'ai pourtant pas pu le vendre encore!—Vous ne l'avez pas vendu? On ne m'en offrait pas assez... je ne pouvais pas le donner pour cinquante écus.—Cinquante écus, un pareil diamant! M. Dufour, je vous prie de me le garder, et je vous jure que je ne vous le marchanderai pas.—Vraiment! vous l'achèteriez?....—Faites-le porter chez moi demain matin, rue Saint-Lazare, nº 41.—Très-volontiers.... et je pense qu'en vous en demandant cinq cents francs, c'est fort raisonnable.—Cinq cents francs! Oh! je ne l'entends pas ainsi! Mille francs, voilà mon prix... et il les vaut bien... Voyez si cela vous convient, M. Dufour?—Il n'y a pas de doute que ça me convient, puisque je ne vous en demandais que cinq cents francs... Mais je ne veux pas que.....—C'est fini, c'est un marché fait, M. Dufour; ne revenons pas là-dessus... Ha ça, mais où est donc le maître de céans?....» Saint-Elme passe dans la pièce voisine, et Dufour se dit: «Il est charmant ce M. Saint-Elme..... Que Diable avais-je donc l'autre jour contre lui!... Il parle fort bien peinture... et il m'achète mon tableau.... Certainement, ce n'est pas lui qui venait dîner à vingt-deux sous. Allons voir ce qu'on fait dans l'autre pièce.»