«Pour cette fois, nous sommes sauvés! s'écrie Dufour. Ah! respirons un peu; j'espère qu'elles ne nous rattraperont plus...—Ah! ah!... ces pauvres filles! les laisser dans les Champs-Élysées!... à cette heure!...—Si elles ne nous avaient pas rencontrés, ne seraient-elles pas revenues seules?.... Parbleu! on ne les enlèvera pas, et, si cela arrivait, elles en seraient enchantées.—C'est un trait d'écolier que nous leur faisons là!—Ça leur apprendra à se méfier du pain-d'épices. Ensuite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne nous convenaient pas du tout!—Crois-tu donc que j'aurais voulu pousser plus loin la connaissance? Oh! c'est qu'avec ta manie de vouloir étudier les mœurs..... tu veux observer tant de choses!—Tu te trompes, Dufour; je ne crois pas que nous ayons fait du mal en causant, en riant avec ces deux grisettes, et mes intentions se bornaient à cela. N'imite pas ces censeurs austères, ces tartufes de mœurs qui jettent les hauts cris pour les moindres plaisanteries, voient du libertinage, de la séduction dans tout, et vous gratifient si vite du nom de mauvais sujet. En général, ces gens si sévères, en apparence, valent beaucoup moins au fond que ceux dont la conduite les scandalise si fort. L'homme qui cache ses penchants sous un masque hypocrite, qui calcule ses séductions, ménage la femme qui lui résiste et dénigre celle dont il ne veut plus, cet homme-là est, à mon avis, le véritable mauvais sujet.
«—Eh! mon Dieu! mon cher Victor, ne te fâche pas!... je ne me fais nullement ton censeur... Est-ce que je vaux mieux qu'un autre, moi?... et si ces petites découpeuses avaient été jolies! mais elles ne l'étaient pas. Adieu! voilà ton chemin, et voilà le mien.»
Les deux amis se séparent. Victor rentre chez lui, mais en se déshabillant il fait tomber de sa poche plusieurs cartes; ce sont les adresses de M. Mouron.
Il lit: Au Rasoir qui coupe tout seul, Mouron, coutelier, fait tout ce qu'il y a de plus nouveau, donne le fil au plus juste prix, etc., etc.
«Je ne pense pas avoir jamais besoin de cette adresse,» se dit Victor en se couchant, «mais enfin gardons-en une... on ne sait pas ce qui peut arriver. J'ai rendu un grand service à la famille Mouron, et on lit dans certain opéra-comique: Un bienfait n'est jamais perdu.»
CHAPITRE III.
Une soirée d'hommes.
Plusieurs mois se sont écoulés depuis la fête de Saint-Cloud. L'hiver a ramené les bals, les soirées, le jeu; plaisirs plus dispendieux et moins sains que ceux que l'on prend sur une pelouse verdoyante ou sous l'ombrage d'un bois épais; mais s'il est des plaisirs pour tous les âges, il en faut aussi pour tous les goûts; il y a des gens qui passent leur vie, été comme hiver, à battre ces petits cartons inventés pour distraire le roi Charles VI, et ceux-là ne trouveraient aucun charme à un beau paysage, à l'aspect d'un soleil levant.
Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en été. Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n'ayant rien à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor, et si leur manière de vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux.
A l'époque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son atelier.