TOME PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

La Fête de Saint-Cloud.

C'était la fête à Saint-Cloud: je ne vous la décrirai pas, parce que probablement vous y avez été, et que vous savez ce que c'est tout aussi bien que moi; si cependant, soit que vous n'habitiez pas Paris, ou soit que vos affaires vous y ayant toujours retenu, vous ne connaissiez pas cette bacchanale, qui, tous les ans, se renouvelle, pendant trois dimanches de suite, dans un des plus jolis parcs des environs de Paris, alors... je ne vous en ferai pas non plus le tableau; car on l'a déjà fait fort souvent, et je n'aime pas à répéter ce que les autres ont dit.

Enfin c'était le dernier dimanche, ce qu'on appelle, je crois, le beau dimanche, qui termine les fêtes: le temps était superbe; il y avait une foule immense dans le parc, on pouvait à peine passer à la grille, tant était grande la cohue; puis les marchands de melons avaient étalé là des maraîchers de toutes les grosseurs; puis les conducteurs de coucous vous poursuivaient pour vous offrir des places; et, quand on était parvenu à échapper à tout cela et à entrer dans le parc, alors on se trouvait serré entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient à droite, d'autres à gauche; on était forcé de s'arrêter devant une boutique de pain d'épice, ou emporté vers la pièce d'eau; on avalait de la poussière, et on était assourdi par le bruit des mirlitons et des claquettes: c'était bien gentil.

Pour s'amuser à une fête champêtre, il faut trois choses: d'abord être d'une bonne santé. Vous me direz, peut-être que la santé est indispensable à tous les amusements; je vous répondrai qu'il en est de doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu'à une fête publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas être souvent sur ses jambes. Il faut donc d'abord une bonne santé, ensuite de l'argent plein ses poches, et enfin ne pas être amoureux.

Cette dernière condition vous semblera encore singulière; mais, en y réfléchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est amoureux et que l'on tient sa maîtresse sous son bras, on n'aime pas à être dans la foule. Comment se regarder à son aise? comment faire passer son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent, vous examinent bêtement, indiscrètement, comme si vos affaires les regardaient? Les amoureux préfèrent les promenades solitaires; ils ont raison.

Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme pour lui; son esprit, son cœur sont ailleurs. Les badauds l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand désir est de s'éloigner de cette foule qui l'obsède et l'empêche de penser à son aise.

J'ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup aux fêtes de Saint-Cloud et autres; tout le monde n'aime pas le bruit, les cris, les réunions populaires; cette gaieté qui ressemble à des querelles, cette musique qui vous écorche les oreilles, et ces dîners où l'on paie très-cher pour être fort mal. Souvent aussi tout cela nous amuse à vingt ans et nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous constants dans nos goûts, puisque nous ne le sommes pas dans nos affections?

Mais il s'agit de deux personnages qui viennent de descendre de l'accéléré, et se disposent à s'amuser à Saint-Cloud, parce qu'ils ont ce que je trouve nécessaire pour cela: de la santé, de l'argent, et point de passion dans le cœur. Ce sont deux hommes bien mis, sans recherche, sans fatuité: l'un qui peut avoir vingt-six à vingt-sept ans, est d'une taille moyenne, brun, pâle, a de beaux yeux, une figure distinguée et beaucoup de charme dans la physionomie; l'autre, qui a six ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un teint coloré, des yeux vifs et gais, et toute l'encolure d'un bon vivant.