Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de la Tête-Noire. Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc; au passage de la grille, ils se trouvent dans une poussée de monde.
«Prenons garde à nos mouchoirs» dit le plus âgé en portant sa main à sa poche; il y a dans tout ce monde-là des gens qui pourraient bien nous en débarrasser.
«—Il me semble qu'il faudrait d'abord prendre garde à nos montres,» répond le jeune homme en souriant.
«—Comment....! est-ce que tu as pris la tienne?—Sans doute.—Moi je n'en prends jamais quand je vais dans les fêtes, dans les foules: c'est risquer de se la faire voler.—Alors, comment fais-tu quand tu veux savoir l'heure pour dîner ou pour partir?—Je calcule d'après mon appétit, on bien je demande; j'aime mieux cela que de m'exposer à perdre ma montre... je serais très-vexé si on me volait. Un artiste, un peintre...! ça ne peut pas s'acheter une montre tous les jours...!—Tu ferais un tableau de plus: voilà tout.
»—Ah! oui! ça t'est facile à dire, mon cher Victor. On fait bien le tableau, mais le vendre, c'est autre chose...! surtout à présent que les gens riches deviennent avares, mercantiles; qu'ils ne rougissent pas de marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus ici pour nous amuser.»
Ces messieurs se promènent dans le parc; ils examinent les boutiques, les curiosités; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperçoivent; ils se regardent en riant à l'aspect d'une tête grotesque, d'une tournure ridicule; enfin ils sont de bonne humeur, et très en train de plaisanter sur tout ce qu'ils verront.
Cependant ces messieurs se promènent depuis trois heures; ils ont vu beaucoup de figures, de tournures qui prêtaient à rire; mais il n'y a pas besoin d'aller à la fête de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin Victor (c'est le plus jeune) dit à son compagnon: «Mon cher Dufour, je commence à avoir assez de la promenade. Est-ce que c'est bien amusant d'être ballotté au milieu de tout ce monde, de se sentir écraser les pieds par de laides paysannes, et de passer la journée à chercher ses connaissances, auxquelles on a donné rendez-vous dans le parc...?—Ah! tu as donné rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un endroit.—Je n'ai pas positivement donné de rendez-vous, mais beaucoup de dames que je vois à Paris... et dont plusieurs sont fort aimables, m'avaient dit dans la semaine: Nous irons dimanche à Saint-Cloud; allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu'un ici...!—Eh bien! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais retrouver une... une passion ici?—Eh non...! Oh! je suis bien tranquille pour le moment... mais c'est ce qui m'ennuie: j'ai besoin d'avoir toujours le cœur occupé.—Oui, soit par l'une, soit par l'autre... quelquefois même par plusieurs à la fois, n'est-ce pas?—Tu crois rire, Dufour! mais est-ce qu'il ne t'est pas arrivé aussi d'aimer, mais ce qui s'appelle aimer plusieurs femmes en même temps?—Plusieurs...! Ma foi, je ne m'en souviens pas...—Tu n'en as peut-être pas aimé vraiment une seule?—Oh! si..... j'ai aimé... j'ai même très-bien aimé... mais cependant il ne fallait jamais que cela me dérangeât de mes études, de mon travail, parce qu'avant tout un artiste doit penser a son art et à son avenir.—C'est-à-dire, que tu penses à tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gêne pas?—Oh! j'y pensais assez... Une fois même j'ai été bien tourmenté, bien inquiet... Il est vrai que je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour maîtresse une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu'elle attend une de ses parentes. C'est bon; c'est convenu. Le lendemain, je ne sais quelle idée me passe par la tête... je me dis: c'est drôle qu'il lui arrive ce soir une parente dont je n'ai jamais entendu parler; si cette parente... était un homme, un rival...! Bref, laissant là mes crayons, je vais le soir jusqu'à la demeure de ma belle. Je vois qu'il y a de la lumière chez elle... je monte... il n'y avait pas de portier, et je connaissais le secret de l'allée. Arrivé devant la porte de la dame, je marche bien doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l'oreille contre la serrure. L'appartement de ma maîtresse ne se composait que d'une seule pièce: par conséquent, la société ne pouvait se tenir très-eloignée. J'entends parler, j'entends rire; je trouve que les éclats de joie sont bien mâles pour être ceux d'une parente. J'écoute; je reste là très-long-temps... souvent je n'entendais plus rien. Enfin, après être resté plus d'une heure sur le carré..... fatigué de ma sotte position...
»—Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte d'un coup de pied?
»—Non, ce n'est pas cela du tout; je me dis: Ma foi, que ce soit une parente, un oncle, tout ce que ça voudra, j'en ai assez...! et là-dessus je renfonce mon chapeau dessus ma tête, et je m'en retourne copier mes académies. C'est la seule fois que l'amour m'ait tourmenté.
»—Ah! ah! ce pauvre Dufour! qui appelle cela être amoureux... Pourtant tu es' assez méfiant, de ton naturel, et je m'étonne que tu n'aies pas cherché à t'assurer si l'on te trompait.—Écoute, il faut raisonner: cette petite femme me convenait; elle ne me coûtait rien, je me suis dit: si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre connaissance; et ma foi alors j'étais très-occupé de mes études, ça m'aurait dérangé. On n'est trompé que quand on craint de l'être, mais du moment qu'on se dit: je m'attends à tout! ça m'est égal; alors je n'appelle plus cela être trompé.—C'est fort heureux de pouvoir prendre les choses comme cela: moi, quand j'aime, je suis jaloux.—Peut-être même quand tu n'aimes pas.—C'est possible. Et cependant je suis de bonne foi: quand je dis à une femme que je l'aime, c'est qu'alors je l'aime réellement. Tout en étant volage, je suis très-sentimental, je veux de l'amour jusque dans mes liaisons les plus légères...—Oui, c'est comme de la muscade, tu en as mis partout.—Je crois que cela vaut mieux que de n'en mettre nulle part. Ah! Dufour, sans l'amour, la vie serait bien monotone!...—Eh bien! qu'on me donne à choisir de trente mille livres de rentes sans amour, ou d'une passion éternelle sans argent, et je te réponds que je ne balancerai pas.—Tu t'en repentirais!—Je ne crois pas, parce que... Aye!... prenez donc garde... C'est ce gros balourd qui met ses souliers ferrés sur mes bottes... Regardez-moi cela,... ça pousse le monde sans demander excuse. Oh! la bonne tête pour mettre dans une basse-cour!»