Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une paysanne, qui tenait de l'autre bras un grand dadais, lequel tirait après lui une grosse maman qui traînait trois grands garçons et deux jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lâcher, et tout cela se ruait à travers le monde, en poussant de gros rires et en donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire passage. Cette manière de se promener dix à douze de front est très-usitée par les paysans dans les fêtes champêtres.

«C'est une bande joyeuse,» dit Victor en riant.—«C'est une avalanche de manants: si l'on ne se rangeait pas, ça vous écraserait! Au diable la fête de Saint-Cloud: je n'y reviens plus.—Mon ami, on dit cela tous les ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique ce soit toujours la même chose.—Eh bien! et ton amour avec trente-six femmes, est-ce que ce n'est pas toujours la même chose?—Ah! Dufour! quel blasphème! D'abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au physique, mais au moral. Il y a tant de nuances à observer dans les caractères, c'est si amusant à étudier...—Ah! c'est pour étudier que tu fais l'amour.—Oui, c'est pour mieux connaître les mœurs.—Ah! c'est par là que tu observes les mœurs... Allons, en voilà un qui me met son mirliton dans l'œil. Quittons le parc; allons dîner, hein?—Soit: allons dîner.»

Ce messieurs sortent du parc et entrent à la Tête-Noire. Mais à Saint-Cloud, un jour de fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La cuisine du traiteur est encombrée de monde; les marmitons et leur chef ne savent plus où donner de la tête; les servantes crient, se poussent, et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un morceau de fricandeau. Quant l'un d'eux est parvenu à enlever un plat, il l'emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de là sauce; c'est encore un des mille agréments qu'offre la fête de Saint-Cloud.

«Est-ce que nous allons boxer pour avoir à dîner? dit Dufour à Victor. Ça m'est égal, s'il le faut absolument, je suis bien de force à emporter un plat d'assaut... Mais montons au premier; nous tâcherons d'être servis.»

Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, où l'on était encore plus pressé que dans le parc, une grande femme maigre, décharnée, en bonnet plissé et à l'œil furibond, venait de saisir les bords d'un plat de gibelotte qu'un monsieur emportait au premier. Le monsieur avait déjà monté deux marches de l'escalier lorsque la grande femme l'ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s'écriant «C'est pour moi cela!.... c'est pour moi!... Il y a plus d'une heure que je le guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes entrés ici. Mes quatre enfants sont là-haut et meurent de faim.... Nous n'avons encore pu nous faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d'eau... Monsieur, lâchez donc cette gibelotte, c'est pour moi!...»

Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne semblait nullement disposé à lâcher le plat: au contraire, il le tirait à lui de toute sa force, en disant. «Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame? Est-ce que je n'ai pas eu assez de mal à obtenir cette gibelotte à la place d'un poulet que l'on me promet depuis une heure, et que d'autres m'ont soufflé?... Je vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Lâchez cela, madame!—Non, monsieur; je l'aurai, il était pour moi!»

Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tête de Dufour, qui venait d'atteindre le bas de l'escalier. Il ne voyait pas le plat de gibelotte suspendu sur son chapeau; mais le monsieur l'empêchait de monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la gibelotte. Ennuyé de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement la dame au bonnet, ainsi que le monsieur établi sur l'escalier. Alors les deux combattants lâchent prise, le plat tombe sur la tête de Dufour, et une partie du contenu couvre son habit.

Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du désespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la gibelotte sur l'escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se rendent dans le salon au premier, où beaucoup de gens attablés disent, en regardant Dufour: «Voilà un monsieur qui est bien heureux... il a eu quelque chose, lui.»

Les carafes d'eau étant la seule chose que l'on pût se procurer facilement, Dufour lave son habit et son chapeau; puis ces messieurs se placent à un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d'en avoir une à soi seul. Sur soixante personnes qui étaient attablées là, le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d'un œil d'envie leurs voisins plus heureux.

L'autre partie de la table, où les deux amis viennent de se mettre, est occupée par cinq personnes: deux jeunes filles de quatorze à seize ans, deux garçons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudré, en habit ventre-de-biche, en culotte à boucles et bas chinés; tout cela assis devant une pile d'assiettes blanches, une salière et des carafes. Faute de mieux, le petit vieux paraît disposé à manger la pomme de sa canne, qu'il promène continuellement de son nez à sa bouche.