»—Je voudrais bien savoir de quoi j'ai l'air,» se dit Dufour tout en saluant madame Flock et son amie.

«—Monsieur, j'aime beaucoup les artistes... les peintres surtout, ils sont presque tous aimables... Quel genre monsieur peint-il?—Le paysage, madame.—Ah! que c'est joli!... comme on peut faire des points de vue intéressants...

»—On peut se faire faire en baigneuse dans un paysage, dit mademoiselle Célanire; c'est cela qui est joli...—Tais-toi donc, Célanire. Elle veut toujours se faire peindre en baigneuse... par coquetterie... parce qu'elle est bien faite... Ah! monsieur, puisque vous êtes peintre, vous me donnerez quelque chose pour mon album... car j'ai un album de commencé, j'ai déjà de très-jolies choses... Vous me promettez un petit dessein, n'est-ce pas, monsieur!... Je prierai Armand de vous le rappeler.»

Dufour s'incline en murmurant quelques mots de politesse et va dire à Victor: «Elle est sans façon, cette dame!... c'est la première fois qu'elle me voit, et elle me demande quelque chose!... Quel singulier monde que tout cela!... C'est plus élégant que les petites mangeuses de pain-d'épices de Saint-Cloud, mais dans le fond, cela ne vaut guère mieux...

»—Mon cher Dufour, il faut voir un peu de tout... Fais la cour à cette grande blonde; je suis certain qu'elle ne te sera pas cruelle.—Non, je ne ferai la cour à personne ici... Je me méfie de toutes ces dames-là... Je commence même à craindre que mon tableau ne soit pas encore vendu... mais je ne le livrerai pas à crédit.»

On annonce que le souper est servi. Armand engage tout le monde à quitter le jeu pour quelque temps; il donne la main à madame Flock, et passe avec elle dans une pièce où une table est servie avec autant de goût que d'élégance: les surtouts, les bougies, les fleurs sont artistement placés autour des mets les plus recherchés; la table est une forêt de fleurs et de lumières. Dufour admire le coup-d'œil et dit à Victor: «C'est charmant!... Les repas somptueux donnés par Lucullus n'étaient pas, je le gage, aussi parfaitement servis... Mais, mon ami, Lucullus dépensait des sommes immenses pour un seul repas, et si M. Armand n'a que dix mille livres de rente, il se coulera. Ne pourrait-on pas l'avertir?...

»—Veux-tu te taire, Dufour; joli moment pour faire de la morale!... Comme ce serait aimable d'aller dire à quelqu'un qui vous donne un beau souper: Monsieur, vous nous faites de la peine... vous vous ruinerez...—C'est juste, ce n'est pas le moment: il faut souper d'abord.»

Dufour se trouve placé à côté de la dame blonde: celle-ci, mécontente d'être loin du maître du logis, chuchotte avec son voisin en regardant madame Flock. Dufour voudrait bien entendre ce qu'elle dit, mais, en penchant sa tête vers sa voisine, il a déjà froissé deux fois son chapeau, ce dont elle a paru très-contrariée. Le souper met bientôt toute la société en gaieté; il semble que ce soit une réunion d'amis intimes. La voisine de Dufour conserve seule un air sérieux. Voulant entamer la conversation et tâcher de se faire mieux venir par cette dame, le peintre prend un flacon de malaga qui est devant lui, puis se tourne vers elle en lui disant: «Madame Berlibiche veut-elle accepter un peu de malaga?...»

La grande blonde regarde Dufour d'un air courroucé: «Comment avez-vous dit, monsieur?—Je vous ai demandé, madame, si vous vouliez accepter un peu de malaga.—Ce n'est pas cela, monsieur; comment m'avez-vous nommée, s'il vous plaît?—Mais par votre nom, madame..... Ne vous appelez-vous pas Berlibiche?...»

Madame Flock, qui écoutait Dufour, part alors d'un éclat de rire qui dure cinq minutes; mademoiselle Célanire en fait autant, la plupart des jeunes gens qui sont là les imitent; mais la dame blonde ne rit pas, elle promène autour d'elle des regards furieux, puis les reporte sur Dufour, qui est resté tout interdit, parce qu'il ne conçoit pas que le nom de cette dame produise en tel effet sur la société.