«Berlibiche!» s'écrie enfin la grande blonde, «il faut être bien mal élevé pour se permettre de telles plaisanteries..... Qui vous a dit, monsieur, que je m'appelais ainsi?—Madame... pardon, mais c'est.... j'ai cru entendre....—Ah! je devine, monsieur, je devine d'où cela vient; apprenez, monsieur, que je me nomme madame Roseville.... Anatole, donnez-moi mon chale; je veux m'en aller.
»—Ah! belle dame, s'écrie Saint-Elme, prendriez-vous de l'humeur pour un malentendu?... une erreur de nom?»
Armand se lève et veut aussi calmer la dame blonde: celle-ci n'écoute rien; elle se contente de murmurer: «Je sais d'où ça vient... on me le paiera.» Le jeune Anatole a été chercher le cachemire; la dame le met, prend le bras de l'adolescent, et l'entraîne, tandis que madame Flock continue de rire en disant: «Laissez-la donc aller,.... que je puisse rire à mon aise.... Ah! monsieur Dufour, que vous m'avez fait de bien!.... que je vous ai d'obligation!...—Madame, si j'ai nommé cette dame ainsi, c'est parce qu'il m'a semblé que vous-même....—Certainement, avec Célanire, je ne l'appelle jamais autrement, parce que je trouve qu'elle ressemble à une grande biche, et puis j'ai assez l'habitude de donner des sobriquets à tout le monde... Ah! Dieu, ai-je ri.... je n'en puis plus.»
Cet incident fait pendant quelque temps le sujet de la conversation. Comme cela divertit beaucoup madame Flock, c'est à qui de ces messieurs plaisantera sur le nom de Berlibiche. Dufour ne dit plut rien et se contente de souper. Bientôt on parle du jeu, de ceux qui ont été le plus maltraités par la fortune; alors Saint-Elme s'adresse à Dufour:
«Il me semble que je ne vous ai pas vu jouer, M. Dufour.—Pardonnez-moi... j'ai même perdu cinq napoléons.... en pariant...—Contre qui donc?—Contre votre voisin... M. Jaunisson.»
Dufour était justement en face du monsieur qu'il désignait. Au nom de Jaunisson, celui-ci fixe sur Dufour des yeux enflammés de colère en s'écriant: «Monsieur, il est bien étonnant que vous vous permettiez de telles épithètes..... et que vous plaisantiez sur mon teint!...
»—Allons, j'ai donc encore dit une bêtise!» répond Dufour, et il en est bientôt persuadé en voyant madame Flock se tenir les côtes, ainsi que mademoiselle Célanire: ces dames rient tant que bientôt elles sont obligées de quitter la table. Victor et Armand parviennent, non sans peine, à calmer la colère du monsieur au teint olivâtre. On retourne au jeu, et Dufour profite de ce moment pour prendre son chapeau et s'en aller: «J'en ai assez, se dit-il, si je restais encore, je ne sais pas ce que je dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et je ne me soucie pas d'avoir un duel parce que madame Flock se plaît à donner des sobriquets à tout le monde...»
Le lendemain de cette soirée, Dufour fait venir un commissionnaire, lui remet son tableau de la forêt de Compiègne, lui donne l'adresse de M. Saint-Elme, et lui enjoint de ne point laisser le tableau sans en recevoir le prix.
Le commissionnaire part, et revient au bout d'une heure avec le tableau sur les bras.
«Comment! est-ce qu'il n'en veut pas? s'écrie le peintre.—Oh! c'est pas ça... monsieur....—Pourquoi rapportes-tu mon tableau?—C'est que ce monsieur Saint-Elme ne demeure plus là depuis trois semaines, et il n'a pas laissé son adresse....