»—Je me suis laissé attraper comme un enfant, se dit Dufour, et il faut encore que je paie le commissionnaire! Allons... c'est bien fait, je mérite cela.... Décidément ce Saint-Elme est un intrigant, un chevalier d'industrie, et à présent je gagerais mon tableau que c'est lui qui dînait à vingt-deux sous.»

Cette aventure rend Dufour encore plus méfiant; pendant plusieurs semaines, c'est en vain que Victor vient le chercher pour l'emmener avec lui, le peintre ne veut plus quitter son atelier. Mais la belle saison est revenue; déjà le jeune de Bréville a plusieurs fois rappelé à Victor sa promesse d'aller passer quelque temps à sa campagne avec son ami Dufour, et Victor presse l'artiste de faire avec lui ce voyage. Enfin Armand part pour sa terre, mais il a fait promettre à Victor de s'y rendre bientôt.

Voir de nouveaux sites, un pays qu'on lui annonce comme très-pittoresque; c'est bien séduisant pour un peintre.

«Mais si je dis encore des sottises... si je me fais encore moquer de moi chez ton marquis, dit Dufour.—Ne crains rien, mon ami; il ne s'agit plus d'être avec de jeunes fous et des femmes entretenues; nous devons trouver chez Armand sa sœur et son mari; c'est une société un peu sérieuse... un peu ennuyeuse peut-être.... car, d'après ce que m'a dit Armand, monsieur et madame de Noirmont ne sont pas très-gais; mais quand nous nous ennuierons, nous irons nous promener dans les bois, dans la campagne.—Et ce Saint-Elme, ira-t-il?—Armand est parti il y a quelques jours... j'ignore si son ami l'a accompagné. Que t'importe! ce n'est pas chez lui que nous allons...—Je serais d'ailleurs curieux de savoir ce qu'il me dira au sujet de mon tableau... J'y consens; allons en Picardie.... Je vais me disposer à ce voyage; dans trois jours je serai prêt...—C'est convenu... Je ne sais pourquoi, mais l'idée de ce voyage fait battre mon cœur... Ah! mon cher Dufour, si c'était un pressentiment... si dans ce pays j'allais devenir amoureux!—Parbleu, il serait bien plus étonnant que tu y fusses sage!... Mais ce sera là comme ailleurs, de ces feux qui brillent... éblouissent d'abord, puis s'éteignent aussi vite qu'ils se sont allumés.»

CHAPITRE IV.

L'homme à la faux.

Victor et Dufour ont pris la voiture qui mène à Laon: de là à la propriété où ils se rendent, Armand leur a dit qu'il n'y avait que trois petites lieues, et ils veulent faire ce chemin à pied. Ils laissent à la poste de Laon leurs porte-manteaux, qu'ils comptent envoyer chercher quand ils seront chez le jeune de Bréville, et n'ayant à la main, l'un qu'une légère badine, l'autre que son livre de croquis, ils se mettent gaiement en marche dans le chemin qu'on leur a indiqué.

On est aux premiers jours de juin: le feuillage des arbres commence à s'épaissir, à donner de l'ombrage; les acacias sont dans toute leur beauté, et leur blanche fleur répand au loin un doux parfum, tandis que les chênes plus paresseux n'ont encore que de petites feuilles qui laissent passer les rayons du soleil. Mais la verdure a toute sa fraîcheur, tout le brillant de ses premières couleurs; aucune feuille n'a encore quitté sa tige. Que d'autres admirent les beaux effets, les tons plus opposés de l'automne! le printemps du moins promet de longues jouissances: c'est le présent et l'avenir.

Dufour s'arrête souvent pour contempler un site, un point de vue, et il s'écrie: «C'est charmant!... je suis très-content de connaître ce pays.... Conviens, Victor, qu'on a plus de plaisir sous ces ombrages qu'avec tes Berlibiche, Célanire, et même les demoiselles de Saint-Cloud?...—Je n'ai jamais dit le contraire... mais, sous ces arbres... dans ces petits chemins couverts, conviens aussi qu'il serait bien doux de se promener avec une femme aimable, sensible, et qui nous aimerait véritablement.

C'est possible!... pourtant, moi, je préfère ne pas être amoureux dans un beau pays... ça m'empêcherait de travailler... Oh! le bel arbre! attends que je le croque.»