Dufour prend son crayon, son calepin, et se met à dessiner. Pendant ce temps, Victor s'étend sur le gazon: il pense aux jolies femmes qu'il à laissées à Paris, et, quoiqu'il les ait quittées sans regret, il voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose; là, elle lui semblerait cent fois plus jolie!... Il est donc vrai que le changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que nous délaissons.

Dufour a croqué son arbre; mais un peu plus loin, c'est une petite fuite de terrain qu'il veut absolument dessiner.

«Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux esquiser tout ce qui te semblera joli sur notre route, il est probable que nous n'arriverons pas avant la nuit, et nous risquons fort de nous égarer dans ce pays que nous ne connaissons pas..... je crois même que tu nous as déjà fait perdre notre chemin.—Tu as raison.... j'ai le temps de faire tout cela; c'est que, lorsqu'on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus le trouver.... Allons, en route.... On nous a dit qu'il fallait d'abord passer le village de Samoncey... qu'il était au milieu des bois.... Le vois-tu, le village?—Comment veux-tu que je le voie, s'il est entouré de bois? Marchons toujours...»

Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort inégal; à chaque instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter d'autres; des buissons de genets, des bouquets de chêne, des trembles, des bouleaux donnaient à cette campagne un aspect pittoresque.

«Ça commence à devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit Dufour.—A coup sûr, nous ne sommes pas sur une grande route.—On nous a dit qu'il n'y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait traverser les bois.—Oui, mais il y a un chemin tracé que suivent les paysans... Nous y étions tout à l'heure...—Il ne fallait pas aller à droite et à gauche pour dessiner, nous y serions encore... Après tout, nous ne sommes ni dans les déserts de l'Égypte, ni même dans les landes de Bordeaux; nous nous retrouverons toujours.—Mais le jour baisse... et la nuit, il n'est pas facile de se retrouver.... Voyons l'heure....—Tu as donc osé prendre ta montre pour voyager...—Parbleu!... je savais bien que je ne serais pas foulé comme dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n'est pas que cela veuille dire que nous n'ayons rien à craindre ici... je ne connais pas ce pays_... j'ignore s'il y a des vagabonds... des voleurs... As-tu des pistolets sur toi?—Non, je les ai laissés dans mon porte-manteau... mais j'ai ma badine.—C'est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un crayon pour nous défendre!... Sais-tu que j'ai cent cinquante francs sur moi? je suis fâché à présent d'avoir emporté tant d'argent... mais quand on doit rester quelque temps dans un pays... et qu'on espère s'y amuser un peu.—Oh! parbleu! je te conseille de faire ton embarras avec tes cinquante écus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en or...

»—Douze cents francs!... quelle folie!... avoir emporté douze cents francs....

»—C'est un joli denier!» dit une voix qui partait de derrière un épais buisson; presque au même moment on écarte le feuillage et quelqu'un se trouve tout à coté des deux voyageurs.

C'était un homme d'un âge déjà avancé, mais fort, trapu, vigoureux; ses yeux gris enfoncés sous des sourcils épais, étaient à la fois vifs et hardis; ses lèvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une expression moqueuse; un nez long et crochu; des pommettes saillantes et fortement colorées achevaient de donner à sa physionomie une expression singulière. Il était vêtu d'une blouse grise, portait des sabots, un bonnet de laine de couleur, et tenait sur son épaule une de ces larges faux dont les paysans se servent plutôt pour faucher l'herbe que pour la moisson.

Dufour est resté saisi; Victor lui-même est un moment étonné de la brusque apparition de cet homme, qui semble être sorti du buisson pour se trouver sur leur passage; et celui-ci répète, en les regardant l'un après l'autre d'un œil scrutateur: «Oui... c'est un joli denier.

»—Ah! vous trouvez.....» dit Victor en fixant à son tour l'homme en blouse.—Mais dame!.....—Vous nous écoutiez donc?... Il n'y avait pas besoin d'écouter pour vous entendre..... vous parliez assez haut... et puis quand même, est-ce que ça vous fâche?...