»—Drôle de rencontre! murmure Dufour; cet homme a une tête bien caractérisée... il serait très-bien à peindre... mais pas ici..... Marchons toujours..... il a une polissonne de faux contre laquelle ta badine ne brillerait pas.—C'est un faneur, un faucheur, qui revient de son travail.—J'aime à le croire... mais nous sommes bien sots d'aller crier que nous avons de l'argent, de l'or dans nos poches.... C'est une imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j'aurais juré que nous étions seuls: cet homme a poussé là comme un champignon.»
Les voyageurs continuaient leur marche dans un étroit sentier qu'ils suivaient alors, le paysan marchait derrière eux. Dufour le regardait souvent de côté, en disant à Victor: «J'aimerais mieux qu'il fût devant nous... laissons-le passer.—Tu as tort de te méfier de ce paysan... au contraire, sa rencontre nous sera utile.»
Victor s'arrête et s'adresse à l'homme, qui semble les suivre: «Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de Samoncey?—Si j'peux vous le dire!... tiens! ça serait bon si je ne connaissais pas le pays..... Non, vous n'êtes pas très-loin de Samoncey... à une demi-lieue approchant...—Et suivons-nous bien la route qui y conduit?—Oh! par les bois ou par les champs, on y va tout de même... D'ailleurs, j'y vais, moi, à Samoncey: ainsi, si vous voulez me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas.—Je ne tiens pas absolument à sa compagnie,» dit tout bas le peintre.—«Pourquoi cela?—C'est à cause de cette diable de faux... S'il allait nous prendre pour de la luzerne...—Tu es fou! avec lui nous ne risquons plus de nous égarer.—Soit... abandonnons-nous à la Providence; mais marchons à côté de lui.
Vous êtes de ce pays, brave homme?—Oui, je suis de Gizy; c'est à une demi-lieue de Samoncey... plus haut.—Il est joli ce pays,... il paraît riche et bien cultivé?—Oh!... comme ça... Il y a des terrains assez bons.—Vous êtes cultivateur?—Non, je suis journalier. Et vous, qu'est-ce que vous êtes?»
Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand ceux-ci usent du droit de réciprocité. Cependant Victor répond au paysan:
«Nous arrivons de Paris... Mon ami est artiste.—Artisse! quoique c'est que ça?—Je suis peintre.... dessinateur, si vous comprenez mieux.—Ah! peintre, oui, je comprends! Vous faites des peintures, des images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu'on vend à Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu!
»—Ah! le Vandale!» s'écrie Dufour; puis il ouvre son calepin et montre au paysan un des points de vue qu'il venait de croquer, en lui disant: «Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à présent?»
Le paysan s'arrête pour regarder à son aise le croquis, et Dufour cherche à lire dans ses yeux la surprise et l'admiration; mais le villageois ne s'émeut point, il dit d'un air indifférent: «Ah! oui,... ce sont des arbres..... des gazons, c'est dommage que c'est tout noir.... j'aime mieux les images en couleur, c'est plus gentil.
»—Il n'y a rien à répondre à ces gens-là,» murmure Dufour, en remettant avec humeur son calepin dans sa poche; «cela n'a aucun sentiment des beaux-arts!—Eh! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi!—Pourquoi se permet-il de nous demander ce que nous faisons!—Parle-lui culture, labour, semences, alors il saura te comprendre, te répondre.—Pourvu qu'il ne nous égare pas, c'est tout ce que je demande.... Il nous fait prendre bien des détours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous bientôt au village?—Nous y arriverons.»
En disant ces mots, l'homme en blouse entre dans un sentier bordé d'épais buissons et recouvert par des branches de chênes qui formaient presque un berceau en se joignant; mais, le jour étant déjà très-bas, on voyait à peine clair dans cette route. Les branches de feuillages touchaient souvent la tête des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu'un de front, tant le sentier était étroit.