«Dans quel chemin nous mène-t-il?» dit Dufour à Victor. «Ce sentier doit être fort agréable quand il fait du soleil.—Mais comme il y a long-temps qu'il ne fait plus de soleil, il n'était pas nécessaire de nous mener dans un chemin où à chaque instant les branches peuvent nous aveugler... Hum!... je me méfie de ce gaillard-là... Et dire que nous avons laissé nos armes,... c'est-à-dire tes armes, dans le porte-manteau!.... Eh bien!.... qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?...»
Le guide des deux amis venait d'ôter la faux de dessus son épaule gauche pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tête pour regarder les voyageurs; mais Dufour s'était arrêté spontanément à cette action du paysan.
«Eh bien, messieurs,... est-ce que vous n'avancez plus?...—» Si fait, dit Victor, qui marchait le dernier. «Allons, Dufour, avance donc, qu'est-ce que tu fais là?—Mais je..... je m'arrête un peu,.... je suis las... Est-ce que nous ne serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon camarade?—Oh! si.....»
Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend: «Elle est fameuse c'te faux-là! un bon tranchant.... Si à l'armée on avait de ça, et qu'on sût s'en servir comme moi, ah! bigre! ça vaudrait ben leur sabre!... C'est qu'avec ça on ferait tomber des hommes par demi-douzaines!
»—Voilà de bien mauvaises plaisanteries!...» dit Dufour à demi-voix et en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en s'écriant: «Allons, brave homme, marchons, s'il vous plaît, car nous n'arriverons jamais avant la nuit. Dam', i' m' semble que c'est vous qui vous arrêtez.»
On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixés sur la terrible faux, est prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent le sentier, au premier mouvement qu'il verra faire à leur guide. Celui-ci ne s'arrête plus, et on arrive enfin au bout de l'étroit chemin. Mais on est toujours dans le bois; et quoique l'endroit soit moins touffu, on ne peut voir loin devant soi, parce que le jour est près de finir.
«Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre!» dit Dufour en regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant à travers le bois et ne suivant plus aucun chemin battu; enfin on arrive dans une clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrête à cet endroit, posant sa faux à terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde; il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des sentiers qui s'offrent à sa vue.
«Eh bien! mon brave homme, pourquoi restons-nous là? demande Victor.—Ah! c'est que je regardais si je n'apercevrais pas queuque ami.... qui m'aurait évité la peine d'aller à Samoncey.
»—Ce sont ses complices qu'il cherche!...» dit tout bas Dufour; «n'attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s'agit pas de faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n'est pas armé.»
Victor est un moment indécis; il dit enfin au paysan, qui regardait toujours autour de lui: «Si vous ne voulez plus continuer de marcher, dites-nous au moins notre chemin; nous n'avons point de temps à perdre, car, arrivés a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre voyage, puisque nous allons à la terre de M. de Bréville.