»—Comment! c'est chez M. de Bréville que vous allez?» s'écrie le villageois; puis il laisse échapper quelques éclats de rire moqueur.

«Qu'est-ce qu'il y a donc de comique là-dedans?» dit Dufour avec humeur; et il ajoute, mais de manière à n'être pas entendu: «Ce butor commence à m'échauffer les oreilles!....

»—Excusez si je ris, messieurs; mais, voyez-vous, c'est que si vous m'aviez dit plus tôt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne vous aurais pas fait faire un chemin inutile... vous seriez arrivés à présent. Pour aller chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin de passer par Samoncey... ça ne fait que vous alonger....—C'est à Laon qu'on nous a indiqué ce chemin.—Oh! je connais le pays mieux que personne; j'y sommes né!... Il n'y a pas un arbre de ce bois dont je ne pourrais vous dire l'âge!... il n'y a pas un sentier que je n'ai parcouru cent fois chaque année! et quant à la maison de M. de Bréville, pardié, j'y ai été assez pour la reconnaître.... Madame la marquise me faisait travailler... elle m'employait souvent... Mais tenez, puisque vous allez là, v'là vot' chemin; il est inutile que vous veniez avec moi à Samoncey, ça vous retarderait encore. Prenez ce sentier... puis le premier à droite, puis la route qui descend, et vous y êtes... Adieu, messieurs, bon voyage...... et ne vous laissez pas voler en route... ce serait dommage.»

Sans attendre de réponse, l'homme en blouse remet sa faux sur son épaule, et disparaît en s'enfonçant dans le bois. Les deux voyageurs le regardent aller et se regardent ensuite.

«Prendrons-nous le chemin qu'il nous a indiqué? dit enfin Dufour.—Pourquoi pas?—C'est qu'il avait un drôle d'air en nous quittant..... Tu n'as pas remarqué le ton goguenard de cet homme, en nous disant: Ne vous laissez pas voler?....—Dufour, tu ne connais donc pas le paysan? ces gens-là ont presque toujours un air moqueur en parlant à des habitants de la ville: c'est là où gît tout leur esprit. Je crois que tu avais grand tort de suspecter l'honnêté de cet homme; tu vois qu'il nous a quittés sans nous traiter comme de la luzerne avec sa redoutable faux....—Oui.... je vois qu'il nous a promenés fort long-temps à travers les bois... qu'il semblait toujours attendre la rencontre de quelqu'un, et qu'enfin il nous laisse, à l'entrée de la nuit, dans une espèce de carrefour où nous risquons fort de nous perdre.—En vérité, les gens méfiants sont bien malheureux! Tu n'es cependant pas poltron, Dufour, car je t'ai vu dans l'occasion tenir tête à plus d'un adversaire.—Sans doute, et si nous étions attaqués maintenant, je me défendrais comme un lion; mais je suis persuadé que ce serait inutile... et je trouve que la prudence peut très-bien s'allier à la bravoure.—En attendant, suivons le chemin qu'on nous a indiqué, et au diable la crainte; j'aime mieux ne pas prévoir le danger que de m'inquiéter d'avance.—Et moi, j'aime mieux prévoir les choses, afin de me mettre en mesure de les éviter, s'il est possible.—Nous n'avons pas la même manière de voir, mon cher Dufour; mais je crois que la mienne doit me rendre plus heureux.—Et moi, je pense que la mienne doit me faire vivre plus long-temps.»

Tout en discourant, ces messieurs avançaient dans le chemin qu'on leur avait montré; mais telle diligence qu'ils fissent, la nuit avançait encore plus vite qu'eux. Bientôt il ne leur est plus possible de voir à quatre pas, et ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne pas s'exposer à se heurter le visage contre les arbres; alors Dufour recommence à jurer, et Victor prend le parti de rire.

«Je l'avais bien dit! ce coquin nous a égarés!—Ce paysan est-il cause que la nuit nous empêche de trouver notre chemin!... Allons, quand tu prendras de l'humeur, en serons-nous plus vite chez Armand..... Dis-donc, Dufour.... il me semble qu'il pleut?...—Eh! mon Dieu, oui; c'est pour nous achever... Ces grosses gouttes d'eau annoncent un violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf!... il sera perdu...—Mets-le sous ta redingote...—C'est ça, et je me promènerai en voisin... Oh! l'infernal bois.... Aie! voilà que je me cogne le nez à présent!... nous n'en sortirons donc jamais?...—Victoire! victoire, mon pauvre Dufour!...—Qu'est-ce que c'est?.....—Une lumière.... Tiens, vois-tu là-bas?....—En effet... Ah! Dieu, comme ça fait plaisir d'apercevoir une lumière quand on est égaré... J'avais souvent lu cela dans les romans,... mais je n'avais jamais été dans cette position... Pourvu que cette lumière ne soit pas produite par un feu follet... ou un ver luisant.—Oh! non, il ne fait pas assez chaud pour cela....... Avançons, car la pluie redouble.»

Les voyageurs se dirigent vers la lumière, qui ne fuit point devant eux, parce que ce n'était pas un esprit malin qui la faisait paraître, mais qu'elle éclairait tout simplement le rez-de-chaussée d'une maison située au milieu du bois.

«C'est une habitation, dit Victor.—Oui... et, autant que je puis voir, cela m'a l'air assez grand.... Pourvu qu'on veuille bien nous recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs...—Que le diable t'emporte avec tes suppositions!.... Frappons toujours!»

CHAPITRE V.