Un cabaret dans les bois.

On a ouvert la porte aux deux voyageurs, sans même s'informer de ce qu'ils demandent. C'est un grand jeune homme en veste, en sabots, en bonnet de laine, qui est devant eux: il se range de côté pour leur livrer passage. Cependant Victor s'arrête sur le seuil de la porte en disant: «Excusez-nous, monsieur, nous sommes peut-être indiscrets; mais la pluie tombe très-fort, et nous ne connaissons pas notre chemin.

»—Entrez donc... entrez donc!...» crie une voix forte qui part de l'intérieur de la maison. «Eh! nom d'une pipe! est-ce qu'il faut tant de façons pour entrer chez nous?...»

A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison. Ils se trouvent dans une grande pièce d'un aspect triste et sombre, n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé. Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et quelques chaises, voilà tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de paysans.

Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la salle. Une femme d'un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est assise près de la lumière et travaille à l'aiguille. Un peu plus loin, un grand homme d'une cinquantaine d'années, mais fort, replet, et au teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre. Personne ne se dérange à l'arrivée des étrangers. Le grand homme, qui semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son verre à ses lèvres en disant: «A votre santé, messieurs!... Allons, Babolein, donne du vin à ces messieurs;... ils ne seront sans doute pas fâchés de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront bien un litre... Quand on a marché, on a soif.

»—Il me paraît que nous sommes dans un cabaret,» dit Dufour en jetant les yeux autour de lui. «Un cabaret au milieu d'un bois!... c'est assez singulier....—Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela nous conviendra et sans craindre de gêner personne,» dit Victor en s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour secoue le sien dans un coin de la salle.

«Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur?» dit Victor en s'adressant au maître du logis.—«Oui, monsieur, dame;... à la campagne on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!...

»—Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice!....» dit d'une voix aigre et d'un ton sec la femme occupée à coudre.

«—Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas!—Vraiment! s'ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s'en tenir.—Ah! Jacqueline! tu veux me fâcher.... mais tu sais bien que c'est difficile. Crie!... grogne!... ça m'est égal!... je m'en moque comme d'une futaille vide!...»

Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied près de Victor en lui disant: «Nous ne boirons jamais ça!...—Qu'importe! il faut bien payer l'abri qu'on nous donne.»