Victor se verse du vin ainsi qu'à son compagnon. Le maître du logis se lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d'avaler, sans faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu'on vient de leur servir.

«Ces messieurs ne sont pas du pays?» dit le paysan après avoir bu.

«—Non, nous arrivons de Paris; nous allons chez M. de Bréville... le connaissez-vous?—Oh! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connaissons sa propriété... car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne pouvons guère le connaître; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa sœur ont quitté leur maison... et ils n'y étaient jamais revenus... mais j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé à sa campagne; que sa sœur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur société, puisqu'ils vont chez M. le marquis?—Oui, nous sommes amis d'Armand; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois; nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien son chemin...

»—Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.

«—Comment!... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois? s'écrie le paysan.

»—Non... mon ami plaisante, dit Victor; c'est de l'orage dont il veut parler.—Ah! il est vrais que vous êtes bien mouillés! Voulez-vous qu'on fasse du feu à l'âtre pour vous sécher?... Quoiqu'il ne fasse pas froid, la pluie est mauvaise sur le corps...—Ma foi, je crois que vous avez raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas trop de peine.....—Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons, remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand fainéant!...

»—C'est ça!...» dit la paysanne avec humeur; «c'est toujours à Babolein qu'on s'en prend! il faut que ce soit lui qui fasse tout!... Et pourquoi n'appelez-vous pas Madeleine?... pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce qu'elle dort déjà cette paresseuse?... La trouvez-vous trop grande dame pour lui faire allumer le feu?... Hum!... quelle patience il faut avoir ici!...

»—Mon Dieu! ne vous fâchez pas, ma mère,» dit le jeune paysan en plaçant du bois dans la cheminée, «laissez Madeleine se reposer... elle était malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volonté...—Oh! oui, de la bonne volonté... de belles paroles!... des phrases!... on n'conduit pas une maison avec ça!... mais on cajole les hommes... et on se fait dorloter!...—Oh! oh! not' femme!... tu veux donc toujours crier? eh ben! à ton aise!... crie!... A ta santé, à la vôtre, messieurs!»

Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la paysanne murmure encore en travaillant.

La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la fenêtre.