«Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cette maison, dit Victor, l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus! mais pour peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à coucher...

»—Qu'à cela ne tienne, messieurs; nous avons de quoi vous loger... Au fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais.—Alors, je vois que nous serons vos hôtes pour cette nuit: qu'en penses-tu, Dufour?»

Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle, et ses yeux venaient de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait au bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarquée: dans cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas.

«Eh bien! Dufour, tu ne me réponds pas! dit Victor, je te demande si tu es d'avis de coucher ici?...

»—Mais.... peut-être.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous attend ce soir chez M. de Bréville?...—On ne nous attend pas plus ce soir que demain!... Est-ce que tu n'entends pas la pluie?... veux-tu que nous allions nous casser le cou dans le bois?... et comment trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus le jour?...—Perdus... hum!... ce n'est pas nous qui nous sommes perdus... on nous a peut-être égarés avec intention...»

Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n'y a pas fait attention; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour regarde toujours du côté de l'encoignure; enfin il s'adresse à leur hôte.

«Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur?—Chasseur... ma foi, non! Pourquoi ça?—C'est que je vois... des fusils..... là-bas.—Ah! écoutez-donc: quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays soit mauvais;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez nous, comme pour boire; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que personne ne viendrait y mettre empêchement.—C'est fort agréable!—Buvez donc, monsieur.....—Merci, je n'ai plus soif.—Vous souperez avec nous, au moins?—Je n'ai pas grand' faim...

»—Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor; la marche m'a donné de l'appétit: d'ailleurs nous n'avons pas mangé depuis quatre heures, et il est,... voyons, neuf heures bientôt.»

Victor avait tiré sa montre pour regarder l'heure; le jeune paysan quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en s'écriant: «Oh! la belle montre!... Regardez donc, mon père, comme c'est joli!... comme c'est travaillé!.... C'est de l'or, n'est-ce pas, monsieur?—Oui, sans doute.

»—Oh! tu n'en es pas bien sûr,» dit Dufour, en essayant de faire des signes à son ami.—«Comment, je n'en suis pas sûr! tu plaisantes, je pense; elle m'a coûté assez cher.—Coûté!... coûté... on a les montres pour rien à présent.