»—Puisque ce n'est ni leur fille ni leur nièce,» dit tout bas Dufour à Victor, «ce n'est donc que leur servante... Cependant ce Grandpierre semble la traiter avec bien de la bonté, presque des égards. Je voudrais savoir ce que c'est que cette Madeleine,... pourquoi elle a l'air triste... pourquoi elle est pâle,... pourquoi...—Ah! te voilà encore avec ta curiosité!...—Tu n'es pas curieux parce que la jeune fille n'est pas jolie; si elle te plaisait, tu aurais déjà fait mille questions à son sujet.—C'est possible.»

Madeleine ne tarde pas à redescendre. Elle va, sans rien dire, aider Jacqueline dans les apprêts du souper. Vive et alerte, en deux minutes elle a préparé le couvert. Le grand Babolein la suit des yeux et semble l'admirer; mais Madeleine tient toujours les regards baissés, et ne les porte pas plus sur les étrangers que sur les habitants de la maison.

Victor est resté assis devant le feu, ne songeant qu'à faire sécher ses bottes. Mais Dufour regarde ce qui se passe, et il remarque que la jeune fille fait tout avec autant d'adresse que de grâce: cela lui paraît encore fort singulier dans une servante de cabaret.

«Madeleine,» dit Grandpierre au bout d'un moment, «ces messieurs vont à Bréville, chez monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a retenus ici.

»—A Bréville,» s'écrie la jeune fille, et pour la première fois elle lève les yeux et les porte sur Victor et son compagnon; une légère rougeur colore ses joues, ses regards se sont animés; mais bientôt cette expression disparaît pour faire place à un sentiment de mélancolie, et Madeleine rebaisse les yeux et soupire en murmurant: «Ah! ces messieurs allaient... chez monsieur le marquis....

»—On dirait que cela l'intéresse,» dit tout bas Dufour à Victor: «Ne trouves-tu pas cela singulier?...—Ah! Dufour, que tu m'ennuies avec tes conjectures!...—C'est qu'il me semble qu'il y a du mystère dans cette maison.... Enfin, pourvu que mes soupçons ne soient pas fondés, c'est tout ce que je demande!... Une vieille femme méchante... deux hommes... qui ont chacun six pieds au moins... et une jeune fille qui ne lève pas les yeux... c'est bien louche... Dis donc, Victor, te rappelles-tu un certain roman traduit de l'anglais de Lowis... Le Moine... Tu as lu le Moine, heim?—Sans doute, après!—Ce roman-la me faisait toujours frissonner. Il y a dedans une scène de voleurs dans une forêt... Heim!... notre situation ressemble un peu à cette scène-là!...—Allons, tu es fou!

»—A table, messieurs,» dit le maître de la maison en se levant: «Nous vous offrons ce que nous avons... On ne se procure pas ce qu'on veut si tard!—Ce sera fort bien, monsieur; en voyage, l'appétit empêche qu'on soit difficile; d'ailleurs votre table est très-bien garnie.»

Victor se place et Dufour s'assied près de lui. Tous les habitants de la maison se mettent à table avec les deux voyageurs. La jeune fille se trouve être en face des étrangers, de temps à autre elle lève les yeux pour les regarder, mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense qu'on l'observe.

Des légumes et des œufs composent le souper; Victor y fait honneur; Dufour ne mange de quelque chose qu'après en avoir vu manger à ses hôtes. Madeleine ne prend presque rien, et elle ne parle pas; la vieille murmure après la jeune fille parce qu'elle ne mange pas, après son fils parce qu'il mange trop, et après son mari parce qu'il ne cesse de boire. Dufour remarque tout. Les regards que Madeleine jette à la dérobée sur lui et son ami sont ce qui l'intrigue le plus.

On est encore à table lorsqu'un coup violent retentit sur la porte d'entrée de la maison.