Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier, et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a été mis à profit: la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du navet; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs. Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui termine ce petit parterre; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à ses pieds; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle n'ait pas levé la tête; il va s'asseoir près d'elle en disant: «Voilà des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?»

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en balbutiant: «Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

»—Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je gagerais que ce petit jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en répondant: «Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin!...—Il n'y a aucun mal à cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez autre chose encore... car il faut toujours que le cœur ait de l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet quelque chose à nous dire? à nous demander?... Eh bien!... répondez donc...»

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc; elle lève alors les yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la main, qu'elle retire aussitôt.

«—Je vous ai fâchée? Mon Dieu! j'en suis désolé... ce n'était nullement mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand on les embrasse?...

»—Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et...—Et vous avez eu un mouvement de fierté superbe! En vérité, il aurait fait honneur à une duchesse!... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une servante de cabaret, vous êtes bien farouche?... Allons, la voilà qui pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai appelée servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons, Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous nous regardiez... que vous lui lanciez des œillades.... Vous n'êtes plus fâchée, n'est-ce pas?»

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, et elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère: