«Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah! j'étais si heureuse...
»—Pauvre petite! je comprends!..... vos parents étaient à leur aise sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.
»—Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi; elle me prit avec elle, me fit élever et me traita comme son enfant: cette dame était la marquise de Bréville.
»—La marquise de Bréville?... la belle-mère d'Armand?—Oui, monsieur. Ah! combien elle eut de bontés pour moi!.... C'est lorsque son mari mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère. Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous étions toujours ensemble..... Ah! que j'étais heureuse alors!... ils me traitaient comme leur sœur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline!... je ne prévoyais pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...
»—Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.
»—Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle que je regrettais; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère; Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi; mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine, car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice, j'avais tout perdu!
»—Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que tous ces gens-là eussent le cœur bien dûr. Pourquoi la sœur d'Armand ne vous emmena-t-elle pas avec elle?—Oh! ce ne fut pas de sa faute: on ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa sœur étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui m'avaient traitée comme leur sœur, dont j'avais pendant long-temps partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah! voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place!.... Voilà pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne pensent plus à moi;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous regarder si souvent.»
Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor; il lui promet de parler d'elle à Armand et à sa sœur; il lui fait comprendre que ses amis d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux, puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu. L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent déjà de plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance, il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.
On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille. Celle-ci s'écrie: «Oh! mon Dieu, je vais être grondée!.... En causant avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner;... mais c'est égal... vous m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un peu..... je veux être grondée à ce prix-là.....»
Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit d'un air honteux: «Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa sœur... ce sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me permettent de les aimer comme autrefois!...»