La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin. Victor se dit, en la regardant aller: «Cette petite a de l'ame, de la sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune: c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions...»
Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la veille; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment d'expression.
«Je fais nos excellens hôtes,» dit Dufour en voyant entrer Victor. «Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas, madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre... j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien!...
»—Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux,» dit Victor en souriant; «tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier?
»—C'est bien! c'est bien!» dit Dufour en se pinçant les lèvres; «je lui ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous lever... j'ai fini.»
Dufour présente son camée; la paysanne prend d'abord le portrait de son fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son bonnet est exactement copié.
Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et, tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée de lui et le regarde timidement: «Je ne vous oublierai pas; bientôt, je l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.»
CHAPITRE II.
La Société de Bréville.
En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Bréville, Victor raconte à Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son récit en lui disant: «Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'était pour nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystérieux, extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en crois, Dufour, à l'avenir tu te laisseras moins aller à ton penchant pour les conjectures, et surtout à cette méfiance qui te fait toujours supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.