»—C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis! La conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite Madeleine... elle ne connaît pas ses parents!..... et la marquise a pris soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu y mets de la bonne volonté.
»—Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit.
»—Qu'en sais-tu?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa sœur, qui ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-être un enfant de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était pas indiscret, si...
»—Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes! on n'est jamais indiscret quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance, avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des folies, bien des sottises même!... mais toutes les fois que je pourrai obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de séduction dans ma conduite.
»—Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas jurer que... Ah! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable! mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille livres de rente?»
Victor marche en avant; il ne répond pas au peintre, qui le suit en disant: «Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne... Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh! décidément, ce beau monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le restaurant à vingt-deux sous.»
Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.
Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge, en disant: «Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne nous connaît pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il n'y a personne chez le portier?»
Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait manger de la bouillie.
«Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.