»—Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't' heure.
»—Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?
»—Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M. Saint-Elme...—Oh! je le connais celui-là.—Madame de Noirmont et son mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux pus?—Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce que c'est à vous, ce gros compère-là?...—Oh, non, monsieur; c'est mon petit frère...—Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un marmot... Quel âge avez-vous?—J'avons quinze ans, monsieur.—Peste!... quelle commère,... quelle carnation!... et à quinze ans vous êtes déjà concierge?...—Oh! avec maman; c'est qu'elle est à la cuisine, elle...—Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça!... mais je cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce billard?—Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a pas à se tromper.—Merci, mon enfant!... Prenez garde à votre petit frère... vous lui en donnez trop à la fois...»
Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de dalles, jette un coup-d'œil dans une salle à manger dont la porte est ouverte, puis monte l'escalier en se disant: «C'est fort bien tenu... Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété.»
Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en forme de tente; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue s'étend au loin sur tous les environs.
M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble attendre son tour: celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une figure d'ange bouffi.
Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main, et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air d'impatience:
«Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer!....—Oui, c'est à vous à jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambolé...—Je ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme....
»—Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.»
Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en reprenant: «C'est à vous à jouer, et vous êtes collé...—Oh! ça m'est égal, je touche partout.»