En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère grimace, tandis que le jeune homme s'écrie: «Supérieurement joué... c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir, messieurs!...»
Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue; il lui frappe sur le bras, en lui disant: «Mais à propos, je vous en veux, monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de vous!
»—De moi, monsieur!» répond le peintre en le regardant avec surprise, «parbleu! voilà qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait moi qui pourrais...—Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux tableau de la forêt de Compiègne?...—C'est justement de cela que je voulais vous parler....—Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé?—Par exemple, c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire promener ainsi un tableau.—Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc a-t-on été?—Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit...—Rue Saint-Lazare! ah! étourdi que je suis!... Mais il y a un siècle que je ne demeure plus là....—C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.—Ah! mon cher Dufour,... que je suis désolé de cette erreur! mais de retour à Paris, j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps...—C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme.—Pardon, messieurs, c'est que j'avais à cœur de m'expliquer avec mon ami Dufour.»
Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: «En tous cas, ce gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant!
»—Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma sœur.»
Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les voir. «Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune Bréville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus, j'allais repartir.
»—La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris.—Moi, pourvu que je trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content.—Ah! messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.—Mais, mon cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la campagne aussi bien qu'à Paris?—Et avec qui! il n'y a personne ici.... rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un seul minois un peu désirable.—Et les paysanes?—Oh! fi donc! laides, lourdes, sales!.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous tâcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons à cheval... et nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux à la campagne...—Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec M. Saint-Elme?—L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont.—C'est le plus jeune sans doute?—Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu de fortune et d'espérances; mais une riche veuve de Laon s'est amourachée de lui; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme ont séduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.
»—J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je connusse bien les antécédents.—Et moi je n'épouserais jamais une femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million à m'offrir!—Tais-toi donc, Victor; si le million était en perspective, tu changerais d'avis...—Jamais...—Encore quelques années, et tu parleras autrement.—Je ne crois pas.—Est-ce que madame Montrésor n'est pas jolie?—Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma sœur; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune. D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que vingt-quatre ans; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule!... elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire; il faut bien s'occuper de ce que font les autres.
»—Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec qui l'on vit.
»—Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma sœur très-heureuse: c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent chasseur... et très-fort joueur d'échecs: son plus grand défaut est de croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste, Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma sœur est si douce et d'un caractère si égal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une sévérité de principes!... d'une vertu!...—Toujours l'opposé de vous?...—Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, ménerions-nous une vie si gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma sœur?... Mais chut! la voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma sœur; elle craint sans doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah! ah! pauvre femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces dames est ma sœur.»