»—Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas ennemi du loto!... c'est un jeu où l'on ne peut pas s'échauffer.... où l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame Montrésor.—Alors, elle vous adorera.»

Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!... mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les dettes que j'ai laissées à Paris!»

Armand s'éloigne, et Dufour dit à Victor: «Comment! il a déjà des dettes?—Apparemment!—Pourquoi donc son cher ami Saint-Elme, qui a des vignes en Bretagne, ne lui prête-t-il pas d'argent?... Hum!... ce Saint-Elme a vraiment un aplomb... un flouflou qui étourdit!... Il m'appelle son cher Dufour,... son ami!... il m'a presque prouvé que c'était moi qui étais dans mon tort pour le tableau!... Du reste, il joue supérieurement au billard, d'après ce que j'ai vu ce matin. Ha ça! pourquoi n'as-tu pas encore parlé de cette petite Madeleine à laquelle tu t'intéressais tant?... pourquoi me coupes-tu la parole quand j'allais en dire un mot?....—Parce que ce n'était pas le moment. Comment! à peine arrivés dans cette maison, où nous ne connaissons qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un sujet si délicat!... laisse-moi me reconnaître!... je n'oublierai pas cette jeune fille, je veux tâcher de sonder un peu les sentiments de madame de Noirmont pour elle... Si Madeleine devait être mal reçue par les compagnons de sa jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui épargner ce chagrin? Je me flatte qu'il n'en sera rien; mais ne te mêle pas de cette affaire, tu gâterais tout!—Merci!—Si la société qui vient ici est aussi ennuyeuse qu'Armand le prétend, je n'ai pas non plus l'idée que nous resterons fort long-temps dans sa terre!...—Allons!... te voilà aussi, toi, regrettant déjà Paris, les amours, les maîtresses que tu as laissées là-bas!...—Je n'ai rien laissé de bien regrettable; mais tu sais, mon cher Dufour, que je ne puis vivre long-temps sans avoir quelque sentiment dans la pensée,... qu'il faut toujours que mon cœur soit occupé...—Ton cœur! hum... tu es bien honnête d'appeler cela ton cœur....... Mais, tranquillise-toi, tu trouveras quelque bergère ou quelque provinciale qui t'occupera..... A ce petit Armand il faut des danseuses!... des femmes qui pirouettent en faisant l'amour!..... Toi, qui n'aimes pas les femmes entretenues, tu trouveras dans les champs, dans les fermes, de l'amour véritable et du lait tout chaud. Il me semble qu'avec cela on peut passer la belle saison. Moi, je crois que je me plairai ici! et certainement je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester que quelques jours!.... Voilà une chambre où je serai très-bien pour peindre... et dans le jardin, j'ai déjà remarqué plusieurs points de vue délicieux.... Ah! il ne faut pas oublier d'envoyer chercher nos valises à Laon...»

Victor laisse Dufour et retourne près de la société. Le peintre fait alors l'examen de sa chambre; il regarde dans tous les coins, ouvre chaque armoire, et compte ce qu'il y a de matelas à son lit et d'épingles sur la pelotte de sa cheminée. Après avoir fait une reconnaissance exacte de son local, il sort pour se rendre au salon: arrivé près de l'escalier, il entend parler avec feu au-dessous de lui; il s'arrête spontanément, parce que, chez Dufour, le désir d'entendre ce qu'on dit est un sentiment qu'il ne peut vaincre. Il a bientôt reconnu la voix de madame Montrésor et celle de son mari.

«—Il y avait déjà long-temps que vous avez quitté le billard, monsieur?...—Non, ma Sophie, je t'assure.—Je vous dis qu'il y avait long-temps que vous étiez descendu... et que vous rôdiez dans la cour près de cette grosse fille!...—Ah! Sophie! par exemple... peux-tu croire...—Enfin, monsieur, que faisiez-vous près de cette fille?...—Je la regardais donner la bouillie à son petit frère.—Comme c'est intéressant de voir cette grosse masse de chair donner de la bouillie à un marmot!... un homme comme vous, aller regarder une paysanne!...—Mais, Sophie, puisque tu ne veux pas que je regarde les dames de la société.—Non, certes, je ne veux pas que vous en regardiez aucune! vous êtes un libertin!... un volage!... et si je vous laissais faire, je crois que cela irait bien!...—Vraiment, ma chère Sophie, je ne sais pas à propos de quoi tu me dis cela...—C'est bon! c'est bon! monsieur, j'ai mes raisons!... Allons, rentrons!... Mais ce soir, si l'on se promène, songez que je vous défends de donner le bras à madame de Noirmont...—Cependant la galanterie,... la politesse...—Je n'ai pas besoin que vous soyez si galant! ce n'est pas pour les autres que je vous ai épousé! Une femme mariée doit donner le bras à son époux; c'est beaucoup plus décent... Venez, monsieur!»

La conversation finit là. Au bout d'un moment, Dufour descend l'escalier en se disant: «Je commence à croire que ce jeune homme paie un peu cher sa fortune... c'est un benêt!... Ah! comme je vous ferais marcher sa Sophie, moi!...»

Toute la compagnie est réunie dans le salon du rez-de-chaussée. La société s'est augmentée de deux personnes: un monsieur d'une quarantaine d'années, à la titus, mais poudré et frisé en pain de sucre, de manière que le haut de sa tête forme une pointe, sur laquelle il paraît qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce cône est une figure qui serait insignifiante, si elle n'avait pas de la prétention à l'observation: les deux petits yeux grisâtres dont elle est décorée restent toujours fixés long-temps sur le même objet, parce qu'une personne qui reste pendant cinq minutes les yeux attachés sur un objet qui ne l'occupe pas est naturellement très-préoccupée, et, quand on est sans cesse préoccupé, c'est que l'on est nécessairement observateur: voilà du moins ce que s'est dit M. Pomard, c'est le nom du monsieur coiffé en pain de sucre. Ajoutez à ce portrait du coton dans les oreilles et un col de chemise qui monte jusqu'aux yeux, et vous pourrez vous faire une idée du personnage qui a fait graver sur ses cartes de visites: Pomard, propriétaire éligible.

L'autre personne est une demoiselle qui n'est pas jolie, mais est fraîche, grasse, et porte dans ses traits et dans ses manières un air de bonne humeur et de gaîté qui l'embellit, parce qu'elle a de ces figures auxquelles la mélancolie ne siérait point.

Suivant son habitude, Dufour va bien vite près de Saint-Elme lui demander quels sont ces nouveau-venus, et le bel homme lui répond avec l'air suffisant qui lui est habituel: «Mais ce sont d'assez bonnes gens... c'est le frère et la sœur... M. Pomard est un ancien employé dans les droits réunis; il est à son aise et ne fait plus rien. Sa sœur, mademoiselle Clara, est encore à marier, quoiqu'elle approche de la trentaine:... mais il paraît que, jeune, elle a fait la difficile, et maintenant elle trouvera difficilement... Ils habitent Gizy,... le village à côté... Du reste, c'est bien nul auprès de nos délicieuses sociétés de Paris; mais à la campagne il faut tout voir.»

Dufour remarque que madame Montrésor ne perd pas de vue son mari et mademoiselle Pomard. On annonce que le dîner est servi, et Sophie se pend au bras de son mari pour qu'il n'offre pas la main à d'autres. Tout le monde est dans la salle à manger, que M. Pomard est encore dans le salon, les yeux fixés sur un guéridon; on est obligé de l'appeler deux fois, et il arrive enfin en disant: «Ah! pardon... c'est que je pensais!...»