Soit hasard, soit à dessein, Chéri s'est placé à table à côte de mademoiselle Clara; mais on n'a pas fini le potage, que madame Montrésor, qui semble être sur des fourmis, se lève en disant à son époux:
«Chéri, donne-moi ta place, je t'en prie. Ici, j'ai le vent de la porte..... Je crains une fluxion; j'ai eu mal aux dents cette nuit.»
Chéri est obligé de se lever, ce qu'il fait en murmurant, et madame Montrésor, qui, probablement, craignait autre chose qu'une fluxion, va se mettre près de mademoiselle Clara et n'a plus mal aux dents pendant le dîner.
M. de Noirmont et Saint-Elme font presque à eux seuls les frais de la conversation. Le premier parlerait mieux s'il s'écoutait moins, et ne semblait pas persuadé qu'on doit être heureux de l'entendre. Saint-Elme est infiniment plus amusant; mais en homme adroit et qui ne veut pas abuser de ses avantages, c'est toujours en approuvant, en louant ce que M. de Noirmont vient de dire, qu'il entre en matière. De cette façon, il obtient aussi, pour ses saillies et ses bons mots, quelques sourires du beau-frère d'Armand.
Victor examine les dames; ses yeux ne s'arrêtent pas sur madame Montrésor; il les laisse un peu plus long-temps sur mademoiselle Pomard; mais l'examen ne fait pas naître un désir dans son cœur. Il regarde ensuite la sœur d'Armand; il éprouve plus de plaisir à porter ses yeux là; mais cette dame n'est nullement coquette, elle parle peu, se contente d'écouter, de sourire quelquefois, et de veiller à ce que les convives ne manquent de rien.
Le dîner se termine aussi paisiblement qu'il a commencé. Chéri fait la moue, Armand a été rêveur, Dufour a beaucoup mangé. A force de fixer une carafe, M. Pomard a mis des épinards sur son gilet, et, lorsque sa sœur le lui fait remarquer en riant, le monsieur se contente de répondre: «C'est un malheur!.... c'est que je pensais!...»
Le dîner est suivi d'une promenade dans les jardins. Là personne ne se donne le bras; chacun va à sa volonté, excepté madame Montrésor, qui ne quitte pas le bras de son mari.
Lorsque la nuit arrive, les voisins parlent de rentrer. Madame Montrésor propose déjà d'aller faire chez elle une partie de loto, mais la proposition n'a point de succès. Saint-Elme a provoqué M. de Noirmont au billard, et les Pomard déclarent qu'ils ont perdu trente-neuf sous depuis cinq jours, qu'ils sont en trop mauvaise veine, et laisseront passer la semaine entière sans jouer.
On reconduit M. et madame Montrésor jusqu'à leur demeure, qui est peu éloignée de celle d'Armand. M. Pomard et sa sœur regagnent le village de Gizy, qui n'est qu'à deux portées de fusil, et les habitants de Bréville reviennent chez le jeune marquis. Les hommes montent au billard, madame de Noirmont rentre chez elle. Après avoir fait quelques parties, Victor et Dufour laissent Saint-Elme jouer avec M. de Noirmont et vont se coucher.
«J'espère qu'on est rangé ici, dit Dufour; nous nous retirons à dix heures!... J'aime beaucoup cette vie-là...—Moi, je la trouverais un peu trop sage, si cela devait durer long-temps... Bonsoir, Dufour.—Bonsoir... Eh bien! et Madeleine... tu n'en as pas parlé!...—Le pouvais-je devant ces voisins.... ces voisines?... Demain j'espère en trouver l'occasion.—Ah! fripon! si elle était jolie, tu aurais déjà parlé d'elle!...»