CHAPITRE III.

Une journée bien employée.

Victor s'est levé de bon matin, c'est un des plaisirs de la campagne; il descend et rencontre sous le vestibule M. de Noirmont et Saint-Elme en équipage de chasse, le fusil sous le bras et la carnassière au côté.

«Nous allons abattre lièvres et perdrix, dit Saint-Elme; venez-vous avec nous, M. Dalmer?—Non, messieurs, je ne suis pas chasseur.

»—C'est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur,» dit M. de Noirmont en faisant résonner son fusil.—«Monsieur, comme je ne la connais ni ne la désire, il me semble que je ne me prive de rien.—Allons, en route, M. de Noirmont;... vous savez que j'ai parié avec vous à qui abattrait le plus de pièces.—Oh! je tiens le pari!—Bonne chasse, messieurs!»

Le beau-frère d'Armand fait à Victor un salut assez froid; il semble qu'un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa considération: c'est du moins la pensée qui vient sur-le-champ à Victor, et cela ne lui donne pas une haute idée de l'esprit de ce monsieur.

Victor est enchanté d'être resté avec Armand et sa sœur; il compte profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de trop bon matin pour espérer qu'ils descendent bientôt. La grosse Nanette, la fille de la concierge, a dit à Victor qu'Armand n'avait pas l'habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le réveil du frère et de la sœur, Victor va parcourir les jardins.

«Cette propriété est fort jolie,» se dit le jeune homme en passant sous des ombrages de lilas et de chèvrefeuilles. «Mais il me semble que dans cette maison il manque quelque chose... on y est froid.... cela n'est pas animé... Armand s'ennuie; il est inquiet, préoccupé... Je crois qu'il a laissé à Paris plus que des souvenirs, et que ce n'est que pour avoir de l'argent qu'il est venu ici!... Madame de Noirmont paraît douce, tranquille.... Elle aime son mari... mais cela ne peut être qu'un amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu'elle.... Cette différence d'âge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l'air d'un homme amoureux... d'un homme passionné, car on est jeune long-temps lorsqu'on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-là sont d'un calme... Il faudrait ici de l'amour... cela embellirait cette demeure. Où le prendre?... ce n'est pas chez madame Montrésor que j'irai le chercher. Mademoiselle Pomard est assez agréable... mais je ne puis me figurer qu'on soupire près d'elle: c'est encore difficile de trouver à aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir à mon père. Moi, je veux adorer celle que j'épouserai... je veux... Quelle est donc cette jeune fille là-bas?... Je ne me trompe pas, c'est Madeleine.»

Victor était monté sur un petit monticule situé à l'angle des murs du jardin et d'où l'on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille était alors assise, dans la prairie, auprès d'un paysan: c'étaient Madeleine et Jacques; tous deux causaient en regardant souvent la demeure d'Armand. Victor quitte vivement la place où il était monté; il court à travers les allées du jardin, gagne la cour, et arrive bientôt près de la jeune fille et de son compagnon.

En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a vu la veille, Madeleine rougit et s'écrie: «Ah! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas tout-à-fait oubliée, puisqu'il vient de lui-même nous trouver.