»—Vous oublier!... et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais? ma chère enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes promesses?...—Monsieur, ce n'est pas moi... c'est Jacques... qui a cru.
»Eh! mon Dieu, oui, s'écrie le paysan, faut pas tant de cérémonie pour dire ce qu'on pense. Vous aviez promis à Madeleine de vous intéresser à elle, de parler à ses anciens amis. Mais, dame! comme on n'a plus entendu parler de vous hier, j'ens cru que vous aviez oublié tout ça... Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tête!... Une petite fille que vous connaissez à peine... ça pouvait ben vous sortir de l'idée. Ma foi, ennuyé de la tristesse de cette pauvre petite, qui brûle de revoir ses amis d'enfance, je suis allé, ce matin, la prendre au point du jour. Je lui ai dit: Venez avec moi, nous allons rôder autour de c'te demeure... que vous aimez tant.... peut-être rencontrerons-nous queuqu'un qui vous engagera à entrer... car elle grille d'entrer là-dedans.... C'est ben naturel: elle a joué, elle a couru dans ces jardins jusqu'à l'âge de onze ans. La maîtresse de la maison l'aimait... au moins autant que son beau-fils et sa belle-fille.... Je crois même qu'elle préférait Madeleine; elle l'embrassait si souvent!... surtout quand elle se croyait seule... Enfin, quoiqu'elle ait vu la fin de ce bonheur à onze ans, Madeleine en a conservé la mémoire; car les jours heureux ne s'effacent pas de notre souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d'autres.»
Après avoir fait comprendre à Jacques pourquoi il n'a pas encore parlé de la jeune fille, Victor s'écrie: «Je suis enchanté de vous trouver ici; le moment est favorable pour vous présenter à vos anciens amis. Venez, je vais vous conduire dans les jardins; nous y attendrons le réveil d'Armand et de sa sœur; je veux préparer la reconnaissance.... je suis sûr que cela se terminera bien.»
Madeleine rougit et pâlit presqu'en même temps: l'idée d'aller dans cette maison où elle a passé son enfance lui cause tant d'émotion, qu'elle sent ses genoux fléchir. Elle s'appuie sur Jacques en lui disant: «Mon ami..... faut-il que je suive monsieur?
»—Oui sans doute, répond Jacques, puisque monsieur veut bien s'intéresser à vous. Allez ma petite Madeleine... retournez dans la demeure de votre bienfaitrice... vous y serez mieux... et plus à votre place que dans le cabaret de Grandpierre....»
Jacques serrait la main de la jeune fille; sa figure avait perdu son expression moqueuse pour en prendre une presque touchante.
«Venez,» dit Victor, en prenant à son tour la main de Madeleine,... «le temps se passe... Je veux leur parler avant qu'ils vous voient.—Et vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous?—Moi!.... oh! c'est inutile... je serais de trop là... D'ailleurs faut que j'aille à mon travail...... Adieu, Madeleine!... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre enfant!»
Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force: «Surtout, monsieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié que l'on doit témoigner à Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reçoivent qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine; si elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l'amour de Babolein et les criailleries de sa mère commencent à l'ennuyer, eh bien! elle viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore.»
Le paysan s'éloigne en achevant ces mots. «Ce brave homme vous aime beaucoup, dit Victor.—Oh! oui, monsieur, c'est mon meilleur ami!...—J'espère que ses craintes ne se réaliseront pas, je suis certain que votre présence fera le plus grand plaisir à Armand et à sa sœur.—S'il était vrai!... que je serais heureuse!....—Venez,..... donnez-moi le bras,... appuyez-vous sur moi.—Ah! que vous êtes bon, monsieur!... Mais la pensée que je vais revoir la demeure de ma bienfaitrice,... de celle qui m'a servi de mère,... me cause une émotion... c'est plus fort que moi... C'est du plaisir que j'éprouve et pourtant j'ai envie de pleurer.—N'êtes-vous donc jamais venue vous promener dans cette propriété pendant l'absence des maîtres?—Non, monsieur, jamais... Le concierge était un homme brutal;... il aurait fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait: «Pourquoi iriez-vous là, ma petite? En sortant de ces beaux jardins, il vous faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait encore plus de peine... Il vaut mieux tâcher d'oublier le passé...—Je suivais le conseil de Jacques,... mais je n'oubliais pas le passé malgré cela.»
On est arrivé à l'entrée de la maison. Il n'y a personne dans la cour. Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les jardins. En se revoyant, après sept années, dans les lieux où elle a passé les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire à peine; elle ne peut assez regarder autour d'elle; ses yeux voudraient en un instant revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pensée vient de les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mêlés d'amertume par l'idée de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Accablée par ces émotions successives, elle est obligée de s'arrêter.