«—Oh! madame! à la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie de vouloir bien agir ici comme si je n'y étais pas: c'est le seul moyen de m'y garder long-temps.—Alors, monsieur, on s'en souviendra.—D'abord j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, même lorsque je suis seul...—Vous êtes bien heureux, monsieur; moi, j'avoue que je m'ennuie souvent.»

En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un léger soupir. «Parbleu! je conçois bien que tu t'ennuies, dit Armand. Depuis près de cinq ans que tu es mariée, tu restes au fond d'une province... Tu habites à Mortagne,... dans le Perche. Une femme jeune et gentille comme toi, enterrée dans le Perche! est-ce que cela a le sens commun?... On dit à son mari: Je veux vivre à Paris, parce que ce n'est que là qu'on peut trouver à employer son temps.

»—Je t'assure, Armand, que je n'ai aucun désir d'habiter Paris... Ce monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent point. Si je m'ennuie quelquefois,... c'est que... je suis souvent seule... Mon mari aime tant la chasse!... Ou bien, il faut voir des gens insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne rien dire... Oh! alors, je suis comme vous, monsieur, j'aimerais mieux être seule... Mais je ne m'ennuierai plus, si mon mari se décide à acheter cette maison..... Je me plais tant ici!... ah! je serai bien contente d'y rester.

»—Il faudra bien que ton mari se décide... si non, je vendrai cette propriété à un autre, car j'ai absolument besoin d'argent.—Oh! Armand, que dis-tu là!..... vendre cette maison à des étrangers?... Nous ne pourrions plus nous promener dans ces jardins.... ah! ne fais pas cela....—Alors, que ton mari me l'achète et surtout me la paie comptant.... M. de Noirmont me dit: «Nous verrons... nous nous arrangerons...» ce n'est pas cela qu'il me faut!—Mon Dieu, Armand, avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais à ce qu'il vous promettra?...—Non, ma sœur; je sais très-bien que ton mari est un parfait honnête homme!... Mais tu ne me comprends pas: s'il me donne aujourd'hui une partie de la somme que je veux... et que dans un mois... six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira: «Armand! que faites-vous donc de votre argent?... comment, vous avez déjà dépensé ce que vous avez reçu de moi?...» et puis des avis, des sermons!.... voilà ce que je ne veux point.... Je n'aime pas les conseils... je suis mon maître maintenant, je désire faire ce qui me plaît sans avoir de compte à rendre à personne.»

Ernestine secoue la tête avec tristesse en répondant à son frère: «Je désire que vous ne vous repentiez jamais d'avoir dédaigné les conseils de mon mari.»

Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frère et la sœur tout près du kiosque; il s'assied sur un tertre ombragé par des ébéniers, en disant: «Ces jardins sont charmants... Je conçois, madame, que vous vous plaisiez dans cette demeure...

»—N'est-ce pas, monsieur,» dit Ernestine en s'asseyant près de Victor; «mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c'est ici que je suis née, que j'ai passé ces premières années de la vie qui ne laissent dans notre ame que de doux souvenirs!...

»—Je le savais, madame; Armand m'a parlé d'une belle-mère qui vous aimait beaucoup.....—Ah! monsieur, qu'elle était bonne,... aimable... et belle;... elle avait à peine trente ans lorsqu'elle mourut... N'est-ce pas, Armand, que nous l'aimions bien aussi?...—Oui,.... oui....—Et cette jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine... Ah! ma pauvre Madeleine, que j'aimais tant!... qu'est-elle devenue?... J'aurais eu un si grand plaisir à revoir, à embrasser la compagne de mon enfance!...»

Ici on entr'ouvre doucement la porte du kiosque; Madeleine a passé la tête, ses yeux sont brillans de bonheur; elle veut sortir de sa cachette, mais Victor lui fait signe d'attendre encore.

«Armand,» reprend madame de Noirmont, «tu ne t'es jamais informé de ce qu'était devenue Madeleine?—Et à qui diable voulais-tu que je m'en informasse? Ce n'est pas à Paris, je pense, qu'on m'aurait donné de ses nouvelles...—Mais depuis que tu es ici.—Ah! ma foi,... je suis si préoccupé de mes affaires:... d'ailleurs, je crois qu'on m'a dit qu'elle avait quitté ce pays.