«Ah! voilà papa! s'écrient les petits garçons, et il apporte quelque chose.»

En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu'il pose sur la table en disant: «Je n'ai pu avoir que cela.... mais on m'a bien promis que j'aurai peut-être de la matelotte.... on est allé pécher.... c'est en face... nous sommes devant la rivière...

»—M. Mouron, s'écrie sa femme, vous vous laissez berner comme un enfant! vous n'avez jamais su vous montrer; vous avez encore le front de nous apporter des couteaux... pourquoi faire, monsieur? pourquoi faire, s'il vous plaît?—C'est pour couper ce qu'on nous donnera...—Pour couper... pour couper... ah! je vois que nous passerons la soirée ici.—Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j'allasse pêcher moi-même... alors je....—Taisez-vous, vous me faites mal.»

M. Mouron se tait; il va se rasseoir devant la pile d'assiettes et se remet à lécher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent rien, mais elles se regardent; ces paroles de leur mère: Nous passerons la soirée ici, les ont fait frémir; elles jettent à la dérobée un coup-d'œil sur ce parc dans lequel tant de monde se promène, et où elles espéraient montrer leur belle robe du dimanche; puis elles reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles ont déjà passé deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux jeunes filles; et, en vérité, l'intérêt que leur tourment lui inspire est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies: elles ressemblent à leur mère.

Le garçon traiteur arrive apportant deux plats à la fois: son entrée fait sensation; chacun le regarde avec anxiété, on veut savoir à quelle table il portera cela. C'est devant Victor et Dufour que les deux plats sont posés, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est retombée comme anéantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont consternées; les petits garçons pleurent; M. Mouron enfonce dans sa bouche la moitié de la pomme de sa canne.

«En vérité, dit Victor, il n'y a pas moyen de tenir à cela, Dufour; je suis sûr que tu m'approuveras.» Et sans attendre que son ami lui réponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que le garçon vient de leur apporter, en disant: «Vous permettez, madame.... Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous tâcherons de dîner plus tard.»

Madame Mouron ne sait pas où elle en est, elle regarde tour à tour les plats et Victor; elle est tellement saisie qu'elle ne peut encore répondre... Les deux demoiselles ont remercié avec leurs yeux qui sont presque devenus beaux de plaisir. Quant à M. Mouron, il s'est débarrassé la bouche de sa canne, et se lève pour saluer Victor, auquel Dufour donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant: «Eh bien!... qu'est-ce que tu fais donc?.... Il donne notre dîner à présent....

»—Ah! monsieur,» s'écrie madame Mouron qui vient de retrouver la parole, «ce que vous faites pour nous est d'une galanterie.... d'une politesse... mais si vous vouliez partager le dîner avec nous?—Non, madame, non, je vous remercie; vous n'en avez pas trop pour six, et certainement il n'y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons attendre..... N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si pressé de dîner?....

»—Non.... je ne suis pas pressé,» répond Dufour en faisant la grimace: «d'ailleurs, il est bien juste que je cède mon dîner à madame, puisque je suis la grosse bête qui a fait tomber le plat qu'elle disputait en bas.»

Madame Mouron se pince les lèvres; elle est embarrassée; son mari répond avec bonhomie: «Monsieur, il ne faut pas que cela vous fâche. Poupoule a dit cela de vous... comme elle l'aurait dit de moi.... elle ne m'appelle guère autrement!...—Cela ne m'a aucunement fâché, M. Mouron; dînez, je vous en prie, ainsi que votre famille; quant à moi, j'ai reçu une gibelotte sur la tête, je crois, que c'est tout ce que je prendrai ici.»