Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans le salon; ce sont deux petits maîtres: l'un, qui est fort jeune, s'écrie en apercevant Victor: «C'est M. Victor Dalmer... Heureuse rencontre!... Vous êtes donc venu aussi à la fête de Saint-Cloud?»

Pendant que Victor répond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs qui viennent d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec beaucoup de recherche; sa figure n'annonce guère plus de vingt ans; il est joli garçon, sa tournure est distinguée, et sa physionomie expressive; ses yeux pleins de feu semblent dénoter un caractère ardent, des passions vives, et plus d'étourderie que de raison. L'autre monsieur est plus posé, il approche de la trentaine; c'est un bel homme, bien fait, d'une jolie figure, mais dans ses manières, et dans l'expression de sa physionomie, il y a quelque chose d'affecté, de composé; on dirait qu'il s'étudie à se donner un air noble, distingué, et qu'il craint de se tremper. Sa mise n'est pas entièrement à la mode: avec un habit neuf et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot à côtes, qui, à la vérité, dessine très-bien ses formes, mais semble avoir été fait et porté depuis fort long-temps.

Cependant ce monsieur se cambre, s'efface avec une suffisance, une impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il jette dans le salon quelques regards dédaigneux, puis se rapproche de son compagnon en lui disant: «Mon cher marquis de Bréville, il ne faut pas songer à dîner ici;... c'est trop mêlé,.... trop peuple aujourd'hui. Allons chez Legriel, au moins cela a l'air d'un restaurateur, on peut s'y reconnaître.

»—Avez-vous dîné, messieurs?» dit le jeune homme en regardant Dufour et Victor.«—Pas encore; nous attendons..... nous espérons!...—Eh bien! venez avec nous chez Legriel, nous dînerons ensemble, et nous tâcherons de rire un peu.—Qu'en dis-tu, Dufour?—Moi,... oh! je le veux bien! Je n'ai pas été heureux chez ce traiteur-ci; je suis curieux de voir ce qui m'arrivera chez l'autre.»

Ces messieurs se lèvent, et se disposent à suivre les derniers venus. Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de grandes révérences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche des adresses gravées, et en présente plusieurs à Victor, tandis que Poupoule lui dit: «Mon mari est coutelier, monsieur; et si jamais nous pouvions, à Paris, vous être agréables, nous n'oublierons pas ce que vous avez fait pour nous aujourd'hui.»

Victor s'incline, met les adresses dans sa poche, et se hâte de suivre sa société.

CHAPITRE II.

Quelques détails.

«Qu'est-ce que c'est que ces deux messieurs?» dit Dufour en prenant le bras de Victor, et en suivant d'un peu loin ceux qui les faisaient changer de traiteur, «Moi, j'aime beaucoup a savoir avec qui je suis.

»—Le plus jeune est Armand de Bréville, fils du marquis de Bréville, qui eut d'un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous. Ayant perdu sa première épouse fort jeune, le marquis se remaria avec une demoiselle noble et très-jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. M. de Bréville ne goûta qu'un an les douceurs de cet hymen; il mourut des suites d'une chute de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, dans sa terre de Bréville, située auprès de Laon, en Picardie, où il demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes encore, sous la tutelle de leur belle-mère. Mais, contre l'usage, ou du moins en dépit de la prévention qu'inspire souvent une belle-mère, il paraît que madame de Bréville eut une véritable tendresse pour les enfants de son mari, qu'elle nommait les siens: il est vrai que l'hymen ne lui en avait pas donné d'autres. Elle eut d'eux les plus grands soins; elle passait sa vie à surveiller leur éducation. Ne quittant jamais la terre de Bréville, où elle avait perdu son mari, ne recevant que quelques voisins, n'amant point dans le monde, madame de Bréville ne connaissait pas d'autre bonheur que d'avoir auprès d'elle les enfante de son mari. C'est d'Armand que je tiens tous ces détails, car je n'ai jamais connu personne de sa famille; mais il ne parle de sa belle-mère qu'avec attendrissement, et cela fait l'éloge de son cœur.