»—Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare belle-mère?—Oui. Elle mourut huit ans environ après son mari. Alors un parent éloigné fut nommé tuteur des enfants. Armand fut envoyé au collége, et sa sœur mise dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur, maître de sa fortune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son tuteur. Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu'il s'y livre avec ardeur, et qu'il veut se dédommager de la vie sage et rangée que lui faisait mener son tuteur, depuis qu'il l'avait retiré du collége. Mais à vingt-et-un ans il est bien naturel de désirer s'amuser..... C'est la fougue de l'âge!... cela se calmera.—Est-ce qu'il est fort riche?—Il paraît que M. de Bréville avait vingt mille livres de rentes. N'ayant pas eu d'enfants de son second mariage, Armand et sa sœur n'ont eu à partager qu'entre eux. Dix mille livres de rentes, c'est fort gentil pour un jeune homme.—Oui, ça serait même fort gentil pour un homme de trente-six ans. Moi, qui n'en ai que trente-quatre, je me trouverais égal au grand-turc, si j'avais dix mille francs de rentes, parce que j'ai de l'ordre, de l'économie; et, quoique j'aime à m'amuser, je ne dépenserais jamais plus que mon revenu... Il m'a fallu donner bien des coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes que j'ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m'amuse, je ne fais pas un sou de dettes; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cotés, et vont souvent en prison.

»—J'espère qu'Armand ne fera pas ainsi: c'est un bon petit garçon.—D'où le connais-tu?»—C'est chez ma tante que nous nous sommes liés, l'année dernière; son tuteur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse pas beaucoup chez ma tante; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et le boston sans parler. Armand préférait causer avec moi; il aimait ma conversation; il m'appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais qu'on prodigue ce titre-là, et que l'on croit à l'amitié comme à l'amour.—Oui, c'est l'âge des illusions.—Cependant, depuis quelque temps je le vois beaucoup moins; je ne lui en fais aucun reproche. Lancé dans le tourbillon des plaisirs, il n'a pas un moment à lui!—Et sa sœur, est-elle jolie?—Je ne la connais pas; elle a deux ans plus que son frère, et il y a déjà cinq ans qu'on l'a mariée à un gentilhomme nommé M. de Noirmont. Il paraît qu'ils habitent la province, où Armand n'est pas pressé d'aller les voir.

»—Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur qui est avec Bréville? est-ce aussi un marquis? En tout cas je croirais que c'est un noble de contrebande. Malgré son affectation à se donner de grands airs, à tenir sa tête en arrière et à regarder tout le monde comme s'il cherchait à qui il veut donner un soufflet; il perce là-dessous des manières de mauvais lieux, des habitudes d'estaminet... C'est un joli garçon;... mais il a une de ces figures... auxquelles je ne voudrais pas prêter de l'argent...—Oh! toi, tu te méfies de tout le monde!... Je ne connais guère ce monsieur plus que toi. Je l'ai rencontré quelquefois; il était avec Armand: je sais qu'il se nomme de Saint-Elme; il est très-riche, à ce que m'a dit le jeune de Bréville.—Ah!... pour un monsieur très-riche, et qui se donne de si beaux airs, il a un pantalon qui n'est guère de saison.... Que j'aie un pantalon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la bonne heure, on n'y fera pas attention,... avec ça que j'ai de ces tournures qui passent dans la foule!... Mais un beau-fils!... un homme qui ne peut pas dîner à la Tête-Noire!... c'est drôle!... Du reste, il est bien fait, ce monsieur, il a de belles rotules; je suis comme David, je fais attention aux rotules. Mais sa figure ne m'est pas inconnue: il me semble l'avoir vue quelque part... Je crois que c'est dans un restaurant à vingt-deux sous, où j'allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu'alors je dépensais beaucoup en modèles, en études, et qu'il fallait économiser d'un autre côté.—Qu'un peintre qui commence, qu'un homme qui veut économiser aille dîner à vingt-deux sous, c'est fort bien; il y a d'ailleurs de très-honnêtes gens qui ne dînent pas du tout. Mais tu veux qu'un jeune homme riche... M. de Saint-Elme, aille dîner là...—Oh! c'est qu'alors il ne se serait pas donné de grands airs, et même ne s'appelait pas Saint-Elme; il y a des gens qui ont un nom pour chaque quartier où ils vont. Au reste, je peux me tromper; mais, nous voici chez Legriel, tâchons enfin de dîner, ça ne me ferait pas de peine.»

Ces messieurs venaient d'arriver chez le restaurateur fashionable de Saint-Cloud. La foule est là comme à la Tête-Noire, mais non point de cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte; il y a des équipages à la porte, dans la cour. C'est la belle société qui vient dîner là: remarquez que je dis la belle et non pas la bonne: c'est que parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d'habitués de Frascati; mais enfin l'élégance, la tournure, les formes séduisantes sont là, et c'est beaucoup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît, et je n'ai pas toujours besoin de chercher à savoir ce qu'elle cache; on me dira que sous une enveloppe grossière je puis trouver un fort galant homme; je n'en doute pas, mais je préférerais pourtant le trouver sous des formes aimables.

M. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant: «Messieurs, laissez-moi faire,... je vous réponds que nous aurons un cabinet... J'ai les garçons à mes ordres ici;... j'y ai dîné si souvent!.... c'est un traiteur qui a plus de mille écus à moi!

»—S'il a dépensé mille écus ici, se dit Dufour, ce n'est donc pas lui que j'ai vu à mon ordinaire de vingt-deux sous.»

M. de Saint-Elme appelle les garçons par leur nom de baptême; il crie, s'emporte, veut un cabinet, à tel prix que ce soit; il fait venir le maître de la maison: celui-ci arrive, croyant que c'est un prince qui est descendu chez lui, parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se permettre de faire autant de tapage.

«Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garçons me répondent qu'il n'ont pas de cabinet; me dire cela, à moi, qui viens toutes les semaines chez vous dépenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas être ainsi.»

Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu'un dont on cherche en vain à se rappeler; mais comme le bruit, la suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous les garçons sur pied, et on parvient à trouver un petit salon libre pour les quatre convives.

«Vous le voyez, messieurs,» dit le jeune Bréville en se mettant à table, «il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il fait, mais rien ne lui résiste, il réussit à tout ce qu'il veut!....