»—Oh!... cela tient à beaucoup d'habitude de ces sortes de maisons,» répond le grand monsieur en se balançant sur sa chaise. «Eh! mon Dieu! messieurs, quand vous aurez comme moi mangé deux ou trois cent mille francs, vous ne serez plus empruntés pour vous faire servir.

»—Je réponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste, voilà un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d'un rouleau de pièces de quinze sous!»

Et le peintre prend la carte, fronçant le sourcil à l'article des prix. Mais Saint-Elme a déjà donné des ordres au garçon, et la carte n'a pas été consultée.

«Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer,» dit tout bas Dufour à Victor.—«Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras pas!....—C'est juste, je n'en mourrai pas; mais au moins je veux bien dîner.»

On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table; cependant, tout en portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se dit encore: «Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme-là va vite!... Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage!»

Le dîner est très-gai. Le jeune Bréville ne voit, ne rêve que plaisir; il a plusieurs intrigues en train; il espère trouver le soir, au bal du parc, une des plus jolies femmes de la Chaussée-d'Antin, qui a promis de lui sacrifier un Anglais qui l'accable de présents, mais qui lui donne le spleen. Victor sourit aux transports amoureux d'Armand; quoique jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses triomphes ni de ses conquêtes; il n'est pas amateur de femmes entretenues, telles à la mode qu'elles soient; il sait que si l'on trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour. Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu'il croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes; il pense que le temps se chargera de ce soin.

Dufour cause peu: prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au moins s'en donner pour son argent. Tout en mangeant, il écoute. C'est presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le dé; il ne laisse jamais languir la conversation; il sait tout, a été partout. Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire, philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achève d'étourdir, d'éblouir son monde.

«Il est fort aimable et fort instruit,» dit tous bas Victor à Dufour.—«Ou il a du moins terriblement d'assurance,» répond l'artiste.

En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve toujours l'occasion de parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie actrice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs; on cite un poème nouveau, il en connaît beaucoup l'auteur, il lui a donné fréquemment des conseils pour son ouvrage; il y a même dedans une foule de vers qui sont de lui; nomme-t-on un grand personnage, il le connaît particulièrement; il va chez les ministres sans demander d'audience; il dispose des places, des emplois; il n'y a que pour lui qu'il ne veut rien.

Le jeune de Bréville écoute tout cela comme les bonnes femmes écoutent un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme; il sourit quelquefois, mais son sourire n'a rien de méchant. Dufour ne montre pas autant de crédulité; il examine Saint-Elme d'un air ironique, et murmure entre ses dents: «Est-ce que cet homme-là nous prend pour des imbéciles?»