La conversation de monsieur et madame de Noirmont a été longue; ils reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise humeur; il craint d'en devenir la cause.
Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à côté d'elle, ce qui semble encore déplaire beaucoup à M. de Noirmont, qui n'adresse pas un mot à la jeune fille. Mais Victor, qui est assis près d'elle, laisse les hommes causer de chasse ou de politique; il préfère s'entretenir avec Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gré.
Le soir, madame Montrésor vient avec son époux. En apercevant dans le salon une jeune personne qu'elle ne connaît pas, elle fait un bond en arrière, et regarde Chéri, pour examiner si la vue de l'étrangère ne lui cause pas d'émotion. Chéri paraît fort tranquille: et en s'approchant de Madeleine, madame Montrésor se tranquillise aussi; elle daigne sourire à celle qu'Ernestine lui présente.
Pour varier les plaisirs de la soirée, Saint-Elme propose une bouillotte: M. de Noirmont, Armand, M. Pomard et madame Montrésor acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la bouillotte; il prétend que c'est un jeu ennuyeux que celui où on ne peut s'en aller que lorsqu'on perd: il se met à l'écarté avec M. Montrésor.
Ernestine est enchantée de pouvoir causer librement avec Madeleine. L'orpheline, qui a remarqué l'air froid de M. de Noirmont, dit à son amie:
«Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte plus.... cela me rendrait bien heureuse!... mais si ma présence ici ne plaisait pas... à monsieur votre mari... s'il trouvait mauvais que vous me gardiez... Ah! je ne veux jamais être cause que vous ayez la moindre querelle!... Laissez-moi vous quitter, madame; je retournerai... non pas chez Grandpierre, mais avec Jacques; je ne serai plus malheureuse, puisque je saurai que vous m'aimez toujours, que vous pensez à moi, et je viendrai vous voir.... quand M. de Noirmont le permettra.
»Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine; tu juges mal mon mari, il n'est pas méchant, et quand il te connaîtra mieux, il te traitera aussi avec amitié.—Du moins, permettez-moi de rester dans ma chambre lorsqu'il y aura du monde ici.... ma place n'est-pas dans un salon.—Oublies-tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de différence entre nous? Pourquoi donc aussi ne m'appeler que madame?.... ne suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d'autrefois?—Oh! je vous aime toujours autant.... mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas à tout le monde; quand je vous nommais ainsi, j'étais un enfant.—Madeleine, je veux que tu te laisses guider par moi désormais... je t'assure que tu portes très-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon.—C'est égal, madame; j'aimerais mieux n'y être qu'avec vous.... et avec ce monsieur.... Victor. C'est Victor qu'il s'appelle? n'est-ce pas, celui qui a eu la bonté de vous parler de moi!—Oui, c'est M. Victor Dalmer.—Je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... Avec lui, je ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrassée... Il a l'air si doux... il vous met tout de suite à l'aise... C'est l'ami de M. le marquis?—C'est un de ses amis... car mon frère en a beaucoup à Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais, avant son arrivée, qu'il ne ressemblât.... à d'autres amis de mon frère... que je n'aime-pas; mais, grâce au ciel, il n'en est rien; c'est la première personne que mon frère me présente et dont je trouve la société agréable.—Il restera long-temps ici?...—Je n'en sais rien.... tant qu'il s'y plaira! Mais viens, je vais t'installer dans la chambre que j'ai fait préparer pour toi.»
Pendant que Saint-Elme, qui n'est pas aussi complaisant au jeu qu'à la chasse, fait à chaque instant son Vatout et gagne l'argent de M. de Noirmont, Dufour est battu à l'écarté par M. Montrésor, qui est à sa douzième passe. A chaque instant on entend le peintre s'écrier: «Vous avez quatre points.... déjà.... c'est drôle! je croyais que vous n'en aviez que trois.... D'où donc aviez-vous quatre points?—Ah! ne voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup?... Puisqu'ils sont marqués, c'est que je les ai apparemment.—Enfin, c'est égal... Allons, encore le roi... voilà six fois de suite que vous tournez le roi! Encore perdu!... j'en ai assez... je perds douze francs... C'est fini, je ne jouerai plus à l'écarté!
»—Ni moi à la bouillotte,» dit M. Pomard en se levant: «voilà trois caves de perdues!...
»—Parbleu! M. Pomard, comment voulez-vous gagner à la bouillotte?» dit Saint-Elme en riant; «vous passez continuellement... Je crois qu'en regardant vos cartes vous pensez à... autre chose.