On arrive chez les Montrésor trop tôt pour Victor et peut-être pour Ernestine, qui est encore toute troublée de l'action de son cavalier. La société est déjà assise devant deux tables mises l'une contre l'autre pour former un carré long. Là-dessus sont étalés les cartons de loto, que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant.
Outre les maîtres de la maison et les Pomard, la réunion est embellie par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la soixantaine, tient à elle seule la place de trois personnes; elle a un énorme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui ne l'empêche pas de porter encore des lunettes. En joignant à cela des traits énormes, il est assez difficile, au premier coup-d'œil, de distinguer si c'est un homme ou une femme qu'on a devant soi.
Le monsieur a l'air d'un vieil abbé; il est à demi endormi devant ses cartons; au moment où la société arrive, il se frotte bien vite les yeux pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure espiègle qui forme contraste avec celle de la dame à l'abat-jour.
«Nous ne faisons que commencer... il n'y a qu'une partie de jouée....» dit madame Montrésor en offrant des siéges.
«C'est bien heureux pour nous,» répond Dufour en allant se placer près de mademoiselle Pomard à laquelle il commence par dire: «Quelle est cette dame qui ressemble à un apothicaire?—C'est madame Bonnifoux,... une vieille rentière qui ne connaît dans le monde que trois choses: ses potages, sa seringue et le loto... Écoutez-la, vous verrez qu'elle ne parlera que de cela.—Ça doit être bien amusant; et le monsieur?—C'est M. Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La petite fille est sa nièce.—Bon! me voilà au courant.
»—Asseyez-vous donc, madame de Noirmont,» dit madame Montrésor, en faisant signe à son mari de rester à côté: le pauvre Chéri était placé entre sa femme et madame Bonnifoux.
Ernestine s'assied près de M. Courtois, Victor se place bien vite près d'elle: la partie de loto chez madame Montrésor eût été un supplice trop cruel, si on n'avait pas été à côté d'une jolie femme. Quant à M. de Noirmont, il prend la première place venue, en murmurant déjà: «Le loto! hum! j'aimerais presque autant pigeon-vole!
»—Ha ça! comment jouez-vous cela? dit Dufour.—Au premier quine.... On met chacun deux sous, et on a trois tableaux...—Ah! c'est une poule!...
»—C'est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux. Depuis quarante ans que je joue à peu près tous les soirs ce jeu-là, j'ai étudié toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort agréable;... mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup de silence!—Diable! nous allons bien nous amuser alors!...
»—Tout le monde a-t-il des cartons?... dit madame Montrésor.—Moi, je voudrais en changer, dit la petite fille.—Non, mademoiselle Lucie, on a décidé qu'on n'en changerait pas... N'est-ce pas, madame Bonnifoux?—Certainement!... ça deviendrait trop fatigant;... on ne saurait jamais deux numéros par cœur;... ce serait un travail continuel... C'est singulier! mon potage me revient... Je crois qu'il était trop gras... Je recommande cependant toujours à ma cuisinière de dégraisser son bouillon..... Ah! comme j'ai des aigreurs ce soir!