On part sitôt après le dîner. Victor n'a pas manqué d'offrir son bras à Ernestine; Dufour marche à côté de M. de Noirmont. Madeleine ne les accompagne pas; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour que la solitude l'effraie.
Victor n'ose adresser à Ernestine que quelques phrases sans suite, car on pourrait être entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en arrière, et serre avec force le bras qu'il tient sous le sien. Pendant que Dufour parle peinture et propose à M. de Noirmont de le peindre en chasseur, Victor dit à la jeune femme: «Enfin, je suis donc un instant avec vous... Quel ennui! depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous parler, vous adresser un mot!...
»—Mais il me semble que rien ne vous empêche de me parler, puisque nous nous voyons presque toute la journée,» répond Ernestine en souriant.
«Oh! sans doute on peut vous parler... devant le monde... mais il y a des choses que l'on ne veut pas dire... quand d'autres peuvent nous écouter... et je sens...
»—N'est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins très-bien le portrait et fais très-ressemblant?» dit Dufour en s'arrêtant et en tournant la tête en arrière.
«—Oui... oh! c'est frappant!...» répond Victor avec impatience et en lançant un regard furibond sur le peintre. «Voyez, madame, on ne peut pas même causer tranquillement avec vous!...—Mon Dieu, monsieur Dalmer, qu'avez-vous donc ce soir?... Je crois que vous avez de l'humeur d'aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par complaisance, et je vous en sais gré.—De l'humeur d'être avec vous, d'aller où vous êtes!... ah! madame, comment pouvez-vous dire cela... le supposer? Je m'exprime donc bien mal; mes yeux ne vous disent donc pas tout le plaisir...
»—Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur,» dit Dufour en se retournant et s'arrêtant encore. «C'est une bonne idée, n'est-ce pas?
»—C'est une idée délicieuse!» répond le jeune homme en donnant au diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas comprendre.
«—Dès demain, reprend Dufour, j'irai à la ville voisine acheter ou commander des toiles pour peindre à l'huile. Je veux me lancer dans les portraits; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que cela étonne tous les peintres de portraits.»
Victor ne répond rien, ne parle plus; mais on arrive à l'endroit sombre que madame Montrésor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle, le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu'on lui donne, et il presse tendrement cette main qu'on n'a pas la force de lui retirer, ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l'a été, le matin, lorsqu'il a pris la sienne. Qu'on dise encore que le bonheur n'existe pas sur la terre! Voilà deux personnes qui, par une simple pression de main, sont au comble de la félicité!