»—Hum!...» dit Dufour, en apportant sa toile et sa boîte à couleurs, «je comprends à présent pourquoi Victor désirait si vivement que Saint-Elme restât ici.»

CHAPITRE V.

Une partie de loto.

M. de Noirmont continue à rester près de sa femme, parce que, malgré son amour pour la chasse, il a moins de plaisir lorsque personne n'est témoin de ses beaux coups. Les promenades avec Ernestine et Madeleine n'ont plus lieu. Victor devient triste; il s'impatiente, se dépite. Tous les matins il dit à Dufour: «Va donc à la chasse avec M. de Noirmont,» et le peintre lui répond: «Vas-y toi-même, je serais désolé de tuer un pauvre lièvre..... même un moineau, ça me ferait de la peine.—Vas-y toujours, tu ne tueras rien.—Bien obligé; ça serait amusant.»

Victor va promener sa mélancolie dans les jardins; dès qu'il aperçoit Madeleine, il court se placer à côté d'elle, et, après lui avoir adressé quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que pousser de gros soupirs; la jeune fille, qui éprouve un vif battement de cœur lorsque Victor vient s'asseoir auprès d'elle, le regarde à la dérobée et soupire aussi, probablement pour faire comme lui.

Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu'à l'ordinaire, Madeleine lui dit: «Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur Victor?—Pourquoi cela, Madeleine?—C'est que vous n'avez plus l'air si gai... qu'il y a quelques jours.—Je ne m'ennuie pas... mais je suis contrarié... nos promenades étaient si agréables; depuis le départ d'Armand, elles ont cessé.—C'est vrai... mais M. de Bréville reviendra avec M. de Saint-Elme... alors on retournera à la chasse, et ma bonne amie pourra revenir avec nous se promener.—Mais je ne pourrai pas rester toujours ici!....—Pourquoi donc cela?...» dit vivement Madeleine en regardant Victor avec chagrin.

«—Parce que... cela pourrait ennuyer les habitants de cette demeure.—Ah! monsieur! quelle pensée!.... est-ce que vous pouvez ennuyer personne?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas ici?....—Tout le monde... ah! s'il était vrai!...»

Victor soupire de nouveau; Madeleine rougit et n'ose plus rien dire. Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force dans la sienne, et s'éloigne en disant: «Ah! Madeleine... il est un sentiment que vous ne connaissez pas encore!»

La jeune fille reste sur le banc; elle suit Victor des yeux: son air mélancolique, ses soupirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se réunit pour troubler le cœur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse, satisfaite; elle regagne la maison en répétant les derniers mots de Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa joie. Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sentiments.

Monsieur et madame Montrésor sont venus en grande cérémonie proposer une partie de loto pour le soir chez eux. Ils doivent avoir M. Pomard, sa sœur et encore d'autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus là pour repousser le jeu de loto, on accepte l'invitation; d'ailleurs, à la campagne, c'est quelque chose que de trouver à employer sa soirée.