»—Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j'espère que vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon compte.
»—C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que j'hésite à l'acheter...—Vous êtes singulier! Si je veux vendre cette terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui profitiez de cette occasion?...—Mais, au lieu de vous acheter cette propriété soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son rapport,... sa ferme,... ses terrains...—Eh bien?—Si je vous la faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus?—J'avoue que ce serait fort aimable; et, si cela se peut, j'y consens volontiers.—Cela se pourrait peut-être si vous n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir votre argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne.
»—Le comte de Tergenne!....» s'écrie Saint-Elme, en changeant de couleur.
«—Oui, le comte de Tergenne. Est-ce que vous le connaissez?—Attendez donc;... je crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela; je ne le connais pas.... C'est que je connais tant de comtes... de barons!...
»—Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? Il est resté quelque temps à Mortagne; nous l'avons vu plusieurs fois chez le sous-préfet. Je l'engageai à venir me voir, et il me fit ce plaisir.—Oui, mon ami, je m'en souviens. C'est un homme d'un âge mûr, mais qui est fort aimable et nous témoignait beaucoup d'amitié.
»—Ha ça! mon cher beau-frère,» dit Armand avec impatience, «voulez-vous bien me dire quel rapport il y a entre le comte et cette propriété!—Le voici: Ce monsieur, qui avait long-temps habité l'Angleterre, revenait enfin se fixer en France, sa patrie. Il cherchait alors une terre, et désirait surtout trouver quelque chose de ce côté de la Picardie. Je lui dis que mon beau-frère possédait le petit domaine de Bréville, et je me rappelle fort bien que le comte s'écria: Ah! monsieur! s'il voulait le vendre, je lui en donnerais tout ce qu'il voudrait!...
»—Voilà qui est singulier!...—Comme je ne croyais pas alors que vous voudriez jamais vous défaire de ce domaine... qui vous vient de votre père, je ne fis que sourire de la proposition du comte... et cela n'eut pas de suite.—Eh bien! où est-il ce comte?—Oui, où est-il ce comte?» demande Saint-Elme avec une indifférence affectée.«—Il devait aller faire un tour en Suisse, à ce qu'on m'a dit... Bref, il quitta Mortagne; je ne saurais trop vous dire où il est maintenant;.... mais si vous attendiez, peut-être...
»—Oh! la vie est trop courte pour que je veuille attendre!... Votre comte de Tergenne a probablement rencontré d'autres sites qui lui auront plu et où il aura acheté une propriété.—C'est fort probable, dit Saint-Elme.—Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez prendre la mienne sans scrupule;... c'est ce que vous voudrez bien me dire incessamment. Allons Saint-Elme, à cheval jusqu'à Laon; là nous prendrons la poste pour être plus tôt à Paris.—La poste... j'y compte bien; je ne voyage jamais autrement.»
Armand et Saint-Elme prennent congé et partent. Privé de son compagnon de chasse, M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre la campagne; il propose à Victor une partie d'échecs. Celui-ci accepte en soupirant et en jetant un regard du côté d'Ernestine, tandis que Madeleine, en passant près de lui, lui dit à l'oreille: «Quel dommage!... Nous n'irons donc plus promener, maintenant!
»—Hélas! répond Victor, ce n'est pas ma faute!...