CHAPITRE VI.

Le vieux chêne.

Depuis que Madeleine demeure de nouveau à Bréville, Jacques vient souvent de grand matin se promener dans la plaine qui est devant la maison du marquis. De sa fenêtre, Madeleine aperçoit le paysan, alors elle se hâte de descendre, et va rejoindre son ami Jacques qui, avant d'aller à ses travaux, est content lorsqu'il a causé quelques instants avec la jeune fille.

Le lendemain de la partie de loto, Madeleine, qui, en quittant la modeste maison de Grandpierre, n'a pas perdu l'habitude d'être matinale, était à sa croisée au point du jour; elle aperçoit dans la campagne l'homme en blouse qui tient sur son dos sa pioche, sous son bras un gros morceau de pain, et se rend à son travail en regardant souvent la fenêtre de la chambre de Madeleine. En trois minutes la petite est descendue et se trouve à côté de Jacques.

«Bonjour, Madeleine,» dit le paysan en pressant la main de la jeune fille.

«—Bonjour, mon cher Jacques..... C'est bien aimable à vous de passer par ici.... ça fait que je peux vous voir un moment.—Bonne Madeleine,... vous ne vous ennuyez donc pas de causer avec Jacques?...—Moi, je crains quelquefois de passer trop souvent... Mais,.... parce que je passe ici..... sous vos fenêtres,... ça ne vous force pas à descendre.... Que je vous voie un moment à votre croisée,... que vous me fassiez un petit signe de tête pour me montrer que vous avez vu votre vieil ami,... et je serai content, ma chère enfant.—Ah! Jacques!... comment pouvez-vous penser que votre présence n'est pas un plaisir pour moi!.... N'êtes-vous pas mon ami?.... N'avez-vous pas le premier recueilli, protégé l'orpheline?—J'ai fait ce que me dictait mon cœur, ce que je ferais encore... pauvre Madeleine... car je vous aime comme ma fille; mais laissons cela... Dites-moi, êtes-vous toujours contente, Madeleine, depuis que vous êtes revenue habiter cette maison?... Comment se conduit-on avec vous?—Oh! bien! très-bien!... tout le monde est bon pour moi!... Ernestine me traite comme autrefois; et ce monsieur,... qui le premier a parlé de moi ici,... vous savez, M. Victor Dalmer, eh bien! quoique ce soit un monsieur de Paris... il n'est pas fier du tout, il cause souvent avec moi. Ce n'est pas comme ce M. de Saint-Elme, l'ami d'Armand,... il me regarde à peine, celui-là,... ou bien, c'est avec un air, comme si on était trop heureux d'obtenir un de ses regards... Tandis que M. Victor, ce n'est pas cela!... il est si simple,.. c'est-à-dire si aimable...—Et vous dites que madame de Noirmont vous témoigne une tendre amitié?—Oui, elle me répète souvent qu'elle est bien contente de m'avoir avec elle,... que maintenant je ne la quitterai jamais... Elle veut quelquefois m'emmener dans les sociétés où elle va,... mais j'aime mieux alors rester à la maison... Il n'y a que dans les promenades que nous faisons;... alors, comme c'est ordinairement M. Victor qui vient avec nous, je ne refuse jamais d'y aller... M. Victor donne le bras à ma bonne amie,... mais il me le donne aussi à moi;... et il court,... il joue,... il rit avec moi, tout comme avec Ernestine... Oh! nous faisons des promenades bien amusantes! M. Victor est très-gai... quelquefois cependant...

»—Très-bien,» dit Jacques avec un mouvement d'impatience, «mais ce n'est pas là l'important. M. de Noirmont, comment vous traite-t-il? Vous m'avez dit que, dans les commencements de votre arrivée chez lui,... car vous êtes à peu près autant chez lui que chez son beau-frère, vous m'avez dit qu'il vous parlait à peine.

»—C'est vrai, mon ami; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble me marquer plus d'amitié... Il aura vu que tout mon désir était de mériter un peu de la sienne, puisqu'il est le mari de celle que j'aime comme une sœur... Enfin il n'a plus l'air de me regarder comme une pauvre fille que l'on garde par charité... Peut-être aussi voyant M. Victor me parler, me témoigner de l'intérêt, M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa prévention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, M. Victor vient souvent s'asseoir à côté de moi, puis il me parle... tout comme si j'étais une dame de la société... Ah! c'est bien honnête cela! surtout après m'avoir vue servante chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, que c'est bien honnête cela?»

Jacques ne dit plus rien; son front s'est rembruni; ses yeux se fixent sur ceux de Madeleine; il semble vouloir lire dans l'ame de la jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine baisse bientôt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses paupières, elle eût pensé mettre un voile entre le regard de Jacques et le fond de son cœur.

Au bout d'un moment, Jacques reprend: «Vous ne me parlez pas du marquis, de votre camarade d'enfance. Cependant, autrefois, c'était de lui et de sa sœur que vous m'entreteniez toujours;... ils possédaient toute votre affection,... c'était bien naturel, élevée avec eux,... et madame de Bréville ne mettait pas de différence dans ses manières avec l'un ou avec l'autre!... est-ce que vous avez oublié ce temps-là, Madeleine?...