Après madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un, toujours par suite de ses distractions, ce qui amène une scène très-vive entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu'elle perd, elle devient de plus mauvaise humeur; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinière, et fait répéter les numéros tirés. Madame Montrésor pousse des oh! et des ah! aux numéros qui approchent de celui qu'elle attend. M. de Noirmont ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si la personne qui tire nomme exactement toutes les boules.

Bientôt M. de Noirmont parle de se retirer. «Mais je n'ai pas gagné une seule partie! dit madame Bonnifoux; il faut au moins que je gagne une fois...—Vous avez dit être incommodée, madame, et je pensais que cela vous fatiguerait de jouer tard.—Ah! monsieur, j'aime tant le loto que j'oublie tout quand j'y suis;... mais aussi c'est la seule passion que je me sois connue.

»—Il n'est pas tard, dit Victor; encore quelques parties.—Comment, M. Dalmer, vous prenez goût au loto!... Je vous en fais mon compliment.—Je m'amuse toujours de ce qui plaît aux autres.

»—Il est très-galant, ce jeune homme! Est-il pour long-temps dans ce pays?» dit madame Bonnifoux à M. Montrésor, qui ne lui répond pas.

«—Eh bien! Chéri, vous ne répondez pas à madame Bonnifoux? Qu'est-ce que vous avez ce soir?... où donc êtes-vous?—Ah! pardon;... je n'avais pas entendu, madame... Depuis quelque temps, vous ne m'entendez pas non plus...—Comment! je ne vous entends pas?—Suffit, monsieur.

»—Allons, c'est à moi à tirer, et je vais mener cela rondement,» dit Dufour. En effet, il a bientôt mis la vieille dame aux abois: à la sixième boule elle n'y est plus; elle perd la tête. En vain elle dit à Dufour de répéter, en renommant un numéro, le peintre en appelle tout de suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et quitte la table en s'écriant: «J'aime autant y renoncer... C'est comme si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m'est impossible de suivre monsieur!—Mais, madame, j'ai pourtant répété toutes les fois que vous l'avez désiré.—Oh! c'est égal, monsieur, je n'y suis plus... Vous avez une manière d'aller;... j'en ai la tête qui me pète!... Je reprends ma mise;... je ne suis pas de cette poule-ci.»

A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en s'écriant: «Pour moi, enfin!... C'est le cinq qui m'a fait gagner... J'ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-là est bizarre!... j'attendais le quinze, qu'il me fallait depuis long-temps, et je gagne par des numéros auxquels je ne pensais pas du tout... Oh! c'est un jeu bien piquant!...»

Pendant que madame Bonnifoux fait ces réflexions, tout le monde se lève, et chacun se dispose à regagner sa demeure. M. Courtois allume une lanterne, qu'il emporte toujours quand il va en soirée; M. Pomard prend sa sœur d'un côté et sa canne à dard de l'autre; madame Bonnifoux retrousse sa robe, ôte son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche en disant: «Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois; vous savez que vous me mettez à ma porte.»—Oui, madame.—Adieu, mes chers voisins... Le jeu a été bien méchant ce soir;... sans ce dernier coup, je perdrais vingt-huit sous!... Ah! madame Montrésor, je vous enverrai Rose pour que votre cuisinière lui apprenne à faire le potage aux croûtons.... J'ai toujours des soupçons de coliques... quoique ça... mais ce diable de jeu vous acoquine; et pourtant j'y suis malheureuse depuis quelque temps!... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi!.... Monsieur Courtois, je suis prête.»

M. Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris la lanterne, et chaque société regagne sa demeure. Celle de Bréville revient naturellement dans le même ordre que lors du départ; Victor donne le bras à Ernestine, et Dufour marche à côté de son mari.

Pour revenir, la nuit était sombre; très-peu de lune éclairait les chemins. Dufour se retourne en vain; il ne peut distinguer si Victor tient autre chose que le bras de madame de Noirmont.