«Quant à moi, j'ai mis une des premières,» dit madame Bonnifoux en ajustant son abat-jour, «je mettrai plutôt deux fois qu'une..... Madame Montrésor, votre cuisinière sait-elle faire les potages aux croûtons?—Oui, madame, et très-bien, même.—Alors, je prendrai la liberté de vous envoyer Rose, pour qu'elle l'instruise... J'aime assez ce potage-là; j'en ai mangé chez notre maire, mais il était un peu brûlé...—Enfin, il manque toujours deux sous à la poule, et je tiens à ce que cela s'éclaircisse, dit M. Pomard, d'autant plus que madame m'a accusé d'avoir des distractions..... et, quand il s'agit d'argent, une telle supposition me blesse.—Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu comme du phosphore... j'ai dit ce mot-là comme un autre... Ah! j'ai une douleur dans le côté... je ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi...—Il ne s'agit pas d'anis; il faut que le déficit se retrouve...»

Victor, qui voit le moment où les deux sous vont amener une querelle, s'empresse de dire que c'est probablement lui qui n'a pas mis; il complète la poule, ce qui rétablit le calme.

«Attention! je commence!» dit madame Bonnifoux en prenant un air doctoral. «Le vingt-et-un!... je l'ai... Le trente!... je ne l'ai pas... Le quatre!... je l'ai...

»—Est-ce qu'il est indispensable qu'elle nous dise: je l'ai ou je ne l'ai pas avec le numéro?» dit Dufour avec impatience. «Qu'est-ce que ça me fait à moi, ce qu'elle a et ce qu'elle n'a pas?...»

Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une réflexion après chaque numéro: «Le trente-deux!... je l'avais trois fois sur mes cartons d'hier... Le quatre-vingt-dix!... Ah! coquin!... ah! scélérat de quatre-vingt-dix!... c'est toi que j'attendais tout-à l'heure!... tu arrives trop tard! c'est égal, je vais te marquer;... mais, si tu étais venu l'autre partie... Oh! comme le talon me démange... oh! que c'est drôle... c'est comme si on me piquotait avec des épingles...

»—Ah ça! madame, est-ce que nous jouons du talon?» dit Dufour d'un grand sang-froid.—«Monsieur, c'est que cela m'inquiète: on prétend que c'est signe de goutte; je crains horriblement la goutte! J'ai eu deux de mes parents qui...—Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez, dit madame Montrésor.—C'est juste;... m'y voilà... Oh! il faudra absolument que bonne amie fasse son jeu ce soir... Onze! je l'ai... Vingt!... je ne l'ai pas. C'est singulier!... je croyais bien l'avoir... Dix-neuf!... ça me fait un petit ambe... Ah! madame Montrésor, avez-vous entendu parler d'une nouvelle invention qu'on, appelle des clyssoirs?...—Oui, madame.—En dit-on du bien?—Beaucoup de bien, madame...—Vingt-quatre! je ne l'ai pas... Je voudrais bien qu'une de mes connaissances en eût pour en essayer un peu... Quarante-cinq!... je l'ai... Malgré cela, je suis tellement habituée à bonne amie que j'aurai de la peine à changer. Le quatre-vingt!.... je l'ai... Le dix-huit!...

»—Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas,» dit la petite Lucie à Victor, près de qui elle est assise. Le jeune homme regarde probablement ses numéros, comme monsieur Pomard, en pensant à autre chose. Mais les enfants font attention à tout, et la remarque de la petite fait rougir madame de Noirmont.

«Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur? dit madame Bonnifoux. Ça ne se fait pas, mademoiselle; on ne doit pas regarder sur les cartons des autres: c'est tricher.—Comment! madame, c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a oublié de marquer un numéro sorti?—Oui, mademoiselle... vous ne devez vous occuper que de votre jeu...»

Et madame Bonnifoux ajoute à demi-voix: «Je ne peux pas souffrir jouer avec cette petite fille-là... Son oncle est trop bon... Est-ce qu'à douze ans une demoiselle doit jouer déjà au loto?... ça devrait tricoter ou filer!... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois qu'il tombe en enfance!...»

Pour achever de désoler la vieille dame, c'est encore la petite Lucie qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui manque de la casser.