«—Allons, déjà des larmes!... Voilà toujours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît tant aux femmes!... Pourquoi pleurez-vous, Madeleine? si en effet je me suis trompé, et si M. Victor ne vous intéresse pas plus... qu'il ne faut?...
»—Ah! c'est que... je pense que c'est pourtant bien triste de ne pouvoir jamais être aimée de personne!...
»—Et moi, Madeleine, qui vous chéris,... qui ne vous ai pas perdue de vue depuis que vous êtes au monde,... et vos compagnons d'enfance dont vous avez retrouvé l'amitié,... est-ce que ce n'est personne cela?
»—Oh? si...—mais...—Mais cela ne vous suffit plus, n'est-ce pas!...—Je ne dis pas cela;... c'est que je n'avais jamais pensé comme dans ce moment à ma triste situation... C'est bien singulier!.... Cela m'était égal de ne pas avoir d'autre nom que celui de Madeleine... je ne songeais pas à des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,... puisque je n'ai connu qu'elle... mon Dieu, Jacques, comment donc se fait-il que je n'aie pas de parents?... que madame de Bréville ne m'ait jamais parlé d'eux?... car enfin; où m'a-t-elle trouvée?... qui donc m'a remise entre ses mains?... Jacques, à présent, je voudrais savoir tout cela;.... puisque vous m'avez vue toute petite, vous avez peut-être entendu parler de mon père,... de ma mère;... pourquoi donc ne me dites-vous jamais un seul mot sur mes parents?...
»—Parce que probablement il était inutile de vous en parler!...» répond Jacques en soupirant; puis il se met à marcher, et fait signe à Madeleine de le suivre.
Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs siècles, et dont les branches égalaient en grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre s'élevaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chêne majestueux semblait protéger et qui formaient comme une enceinte pour défendre son ombrage, en sorte qu'assis sous le chêne on était à l'abri de tous regards indiscrets.
C'est là que Jacques conduit Madeleine; il s'arrête sous le vieil arbre, puis considère quelque temps en silence la place où il est et les branches touffues qui couvrent sa tête. Madeleine n'avait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient le chêne; cet endroit ne menait à aucun chemin, il fallait venir le chercher exprès, et la jeune fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous l'ombrage épais du gros arbre, en se voyant cachée de tous côtés par les bouleaux qui formaient un rideau autour de cet endroit frais et mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l'a amenée là.
Le paysan semble fortement occupé de ses souvenirs. Enfin il s'écrie: «Ah! Madeleine!... si ce chêne pouvait parler,... il vous dirait, lui, tout le secret de votre naissance!...
»—Comment savez-vous cela, vous, Jacques?—Comment,..... ah! c'est juste... il faut ben que je sache quelque chose aussi;... mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Votre mère, mon enfant, est venue plus d'une fois s'asseoir ici,... sous ce vieil arbre...
»—Ma mère! Jacques! vous avez connu ma mère!... qui donc était-ce... et pourquoi m'a-t-elle abandonnée?...