»—Bah! est-ce que j'ai dit que j'avais connu votre mère? répond Jacques en relevant la tête et comme fâché d'avoir parlé ainsi.

»—Puisque vous savez qu'elle venait souvent à cette place...—Ah! oui... je le sais... mais... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous avance pas plus!... Qu'importe que j'aie connu votre mère,... que je sache qui elle était,... si cela ne peut vous être utile à rien?... et malheureusement, c'est comme cela... Ce que je sais... il n'y a que moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais vous servir en parlant... en colportant partout mon secret... ah! mille charrues!... je ne resterais pas muet; mais, comme en parlant, je vous ferais plus de tort que de bien, je me tairai... même avec vous... oui, Madeleine, même avec vous; car ce serait vous mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet; car, je vous le répète, vous n'en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que l'amour a rendu votre mère malheureuse... et je ne voulons pas que ce soit la même chose pour sa fille...

»—Ma pauvre mère!... elle a été malheureuse... Ah! je viendrai souvent à cette place, à présent que je sais qu'elle l'a occupée!

»—J'ai peut-être eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de telles idées quand ça ne mène à rien...

»—Et mon père, Jacques, vous ne m'en dites pas un mot; l'avez-vous connu aussi?»

Le paysan reprend son air soucieux, et, replaçant sa pioche sur son épaule, se dispose à s'éloigner; mais Madeleine lui prend la main et le retient en lui disant: «De grâce, Jacques, répondez-moi... et mon père...

»—Que diable voulez-vous que je vous dise?... Votre père!... vous ne le connaîtrez jamais non plus, à moins que cependant! mais non... cela n'est pas probable... Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut que j'aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante;... car elle ne peut plus travailler, la pauvre femme! et je nous sommes amusé aujourd'hui.... Adieu, mon enfant!

»—Ah! Jacques, si j'étais riche, vous n'auriez plus besoin d'aller travailler à la terre, de vous fatiguer sans relâche!...

»—Oh! morgué! le travail ne m'effraie pas... et j'y suis habitué... au contraire, c'est ma vie; j'tomberais malade si je ne faisais rien!... ainsi n'ayez pas de regret pour moi. Retournez près de madame de Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... l'amour vous rendrait malheureuse... Eh bien! morgué! faut pas écouter ceux qui voudraient en glisser dans votre cœur..... Vous avez dix-huit ans sonnés!... dame! une fille rêve aux amoureux à cet âge-là...

»—Non..... Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux!...