»—Quant à M. Victor, il a l'air ben doux, ben honnête; mais tout ça, c'est pour mieux attraper les gens! Croyez-moi, jasez avec lui devant le monde, mais évitez-le en particulier. Adieu, Madeleine; au revoir, mon enfant.»
Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d'une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d'eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu'à Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d'intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu'un... et Jacques vient d'éclairer son cœur en lui faisant comprendre que ce serait de l'amour.
«De l'amour!» se dit Madeleine en se promenant lentement dans les allées, où plus d'une fois Victor s'est promené avec elle; «de l'amour... pour ce monsieur.... que je connais depuis si peu de temps!.... Oh! cela n'est pas possible!... Jacques se trompe..... Est-ce qu'il se connaît à l'amour, Jacques? et cependant j'étais toute tremblante quand il me parlait de M. Dalmer..... Jacques a deviné que je pensais toujours à lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux?... O mon Dieu!... si ce monsieur voyait cela.... Je n'oserais plus le regarder... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis à côté de M. Victor; quand il me parle,.... je passerais toutes les journées à l'écouter..... Si c'est là de l'amour, je ne trouve pas que cela me rende malheureuse; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne pense pas à moi... Cependant ce n'est pas moi qui vais le trouver... c'est lui qui vient près de moi.... puis, qui soupire.... qui est triste,... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer à tout cela... Parce que je suis orpheline..... que mon père et ma mère m'ont abandonnée, il faudrait n'aimer personne;... mais il me semble que, puisque je ne dépens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon cœur... car enfin.... c'est moi seule que cela regarde...»
La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui lui plaît, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir Victor lorsque tout-à-coup celui-ci parut devant elle.
En ce moment sa présence trouble vivement Madeleine: elle s'imagine que Victor doit voir sur son visage que c'est lui qui l'occupait: elle rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoupés pendant qu'il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner la tête.
Il lui en coûte cependant pour agir ainsi; car, dans le fond de son ame, elle croit que le jeune homme est venu là dans l'espoir de la rencontrer.
Pauvre Madeleine! ce n'était pas elle que Victor cherchait dans le jardin.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.