TOME TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Un Aveu.

En amour, lorsqu'on a commencé, il faut que l'on finisse, dût cette fin ne pas être aussi heureuse qu'on l'espérait; mais après ces demi-aveux, ces regards brûlans, ces pressions de mains et tout ce que la passion nous fait inventer pour nous faire comprendre de l'objet que nous aimons, nous ne vivons pas que nous n'ayons obtenu, ou que le hasard ne nous ait fait avoir un tête-à-tête, dans lequel nous voulons savoir à quoi nous en tenir, ou du moins ce qu'il nous est permis d'espérer.

Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l'on tremble de voir s'évanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres que des amans; enfin, cet embarras, ce trouble que l'on ressent alors en présence de l'objet aimé, c'est, dit-on, l'état le plus doux de l'amour... Pourquoi donc est-on si pressé de le faire cesser?... pour en venir à une fin qui trop souvent n'amène que l'ennui, l'indifférence et l'inconstance... Ce sont surtout les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont jamais contens, de ce qu'ils sont trop exigeans. Moi, je répondrai à ces dames: «Convenez que vous éprouveriez au fond du cœur quelque dépit, si votre amant ne vous demandait jamais à en venir à cette fin, et que vous prendriez de lui une singulière opinion.»

Après la soirée de loto chez madame Montrésor, Victor brûle de voir Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l'amour qu'il ressent pour elle; lors même que cette déclaration devrait fâcher madame de Noirmont, il est décidé à la lui faire; mais il a bien quelques motifs pour espérer que du moins on lui pardonnera.

Ce n'est guère qu'au jardin que Victor peut trouver l'occasion, qu'il cherche aussi, dès le matin, il va parcourir les allées, les bosquets; il passe là toute la journée, et revient à la maison de fort mauvaise humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le salon dans lequel est son mari.

Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d'où il ne bouge pas, et Dufour lui dit: «Victor, décidément tu veux copier M. Pomard? tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche!... tu n'as jamais posé comme ça quand j'ai fait ton portrait.»

Madame de Noirmont s'aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a pas l'air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la mélancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse; mais Victor ne voit pas ces regards-là, il ne fait attention ni au trouble, ni à la rougeur de la jeune fille quand elle est près de lui; il n'entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins, parce qu'il n'y cherche qu'Ernestine.

«Madame ne va plus se promener au jardin?» dit un soir Victor en s'approchant d'Ernestine.—«Mais... pardonnez-moi... n'y allons-nous pas tous les soirs?...—Ah! oui... avec tout le monde... comme c'est amusant! et vous n'y venez plus le matin?—Je n'ai guère le temps...—Vous l'aviez autrefois?...»