Ernestine ne répond pas; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage.
«—Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas regarder un moment ailleurs....—Mais, monsieur, si je regardais ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille.—Ah! c'est juste, madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez les yeux.»
Victor s'éloigne en froissant dans ses mains un journal qu'il avait eu l'air de lire. Et M. de Noirmont s'écrie: «Eh bien! M. Dalmer... qu'est-ce que vous faites donc? vous déchirez mon Constitutionnel.—Ah! pardon, monsieur, c'est que je pensais...
»—Quand je vous le disais! s'écrie Dufour, il est devenu le second volume de M. Pomard.»
Le peintre ajoute à l'oreille de son ami: «Je sais bien à qui tu penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce qu'Armand ne revient pas... Hein!... qu'est-ce que je t'avais dit?—C'est possible.—Je vais toujours faire le portrait de M. de Noirmont en chasseur, et, pendant les séances, je me ferai donner des renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore d'intentions... mais on ne sait pas.»
M. de Noirmont a consenti à se laisser peindre en pied et revêtu de son équipement de chasse; Dufour veut mettre tous ses soins à ce portrait, d'abord pour sa gloire, ensuite parce qu'on est bien aise de faire quelque chose d'agréable pour des personnes chez qui l'on demeure.
Les séances commencent après le déjeuner; Dufour les prolonge quelquefois jusqu'au dîner, dans le but de rendre son ouvrage plus parfait, et parce qu'il bavarde la moitié du temps au lieu de s'occuper de son modèle. Pendant que M. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la campagne qui plaisaient tant à Madeleine; mais Ernestine n'en parle pas, et Victor ne le propose plus. La jeune fille se désole et ne conçoit rien à la conduite de madame de Noirmont et à l'humeur de Victor.
Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine pour agir ainsi; la soirée du loto n'était pas oubliée: c'est parce qu'elle avait eu trop de charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d'autres dangers, et sentit qu'il était temps de les éviter.
Mais on ne peut pas toujours être sur ses gardes, et puis il y a des momens où l'on se croit bien forte, où l'on rit d'un danger que l'on se dit n'être peut-être qu'imaginaire, et puis.... et c'est là ordinairement le motif déterminant. M. Dalmer n'est plus aussi triste; il a l'air d'avoir pris son parti, de ne plus chercher à se rapprocher d'Ernestine, enfin de ne plus s'occuper d'elle, et une femme ne veut pas que l'on se dérobe à son empire; car la plus sage est bien aise qu'on soupire pour elle, alors même qu'elle ne veut pas répondre à ces soupirs-là.
Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s'y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne; elle s'étonne, se dépite de cette solitude: elle a emporté son ouvrage, elle s'assied sous un bosquet et veut travailler; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d'elle; enfin Victor paraît; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'être très-occupée de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir.