«—Comment! c'est vous, madame!... vous, qui travaillez dans le jardin!—Sans doute, monsieur; pourquoi pas?—C'est si extraordinaire de vous voir quitter le salon... à moins d'être bien accompagnée!...—J'avais mal à la tête ce matin... J'ai voulu prendre l'air.—Voilà un mal de tête qui est bien heureux pour moi, puisqu'il me procure l'occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns soient braqués sur nous.—Je ne vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gêner...—Vous ne voyez rien, vous, madame!—Est-ce un compliment cela, monsieur?—Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que dire ce que j'éprouve.—Et peut-être aussi ce que vous n'éprouvez pas.—Eh! mon Dieu!... pourquoi donc mentir quand on n'y est pas obligé!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que je vous adore, que je ne pense qu'à vous, certainement je ne mentirais pas.»

Victor a dit tout cela avec tant de feu qu'il n'y a pas eu moyen de l'arrêter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin de cacher son émotion. Elle se contente de répondre d'un ton qu'elle croit rendre sévère: «Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de ces choses-là à quelqu'un qui n'est pas libre?.... c'est très-mal ce que vous faites là!—Eh! madame, fait-on toujours ce qu'on-devrait!... Le monde serait trop parfait si l'on n'agissait que d'après son devoir.... Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre raison?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu'un qui nous inspire un sentiment invincible.... insurmontable?...—Oh! oui, comme tous ceux que les hommes éprouvent!...—Non, madame, c'est de l'amour que vous inspirez,... ce n'est point un sentiment frivole, léger... Ah! je n'avais jamais ressenti tout ce que j'éprouve près de vous!...—Combien de fois avez-vous déjà dit cela à d'autres, monsieur?—Que vous êtes cruelle!.... je n'ai jamais dit cela à d'autres, parce que je ne l'avais pas encore éprouvé.... Cela vous fait rire?... vous êtes bien heureuse de rire des tourmens que vous causez!...—Je crois qu'ils seront vite guéris.—Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez pas à moi! que vous ne pouvez pas me souffrir!... car, Dieu merci! vous me le faites assez voir. Depuis notre soirée chez madame Montrésor,... où je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de votre salon,... vous ne m'accordez pas un instant de tête-à-tête.—A quoi cela vous avancerait-il?... vous ne pensez pas sans doute, monsieur, que j'oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des espérances?—Mon Dieu, madame, je ne pense rien! je n'espère rien! mais je vous aime parce que... je vous aime; je ne crois pas que ce sentiment puisse se commander ni finir à volonté... Est-ce donc ma faute si vous m'inspirez de l'amour? A coup sûr je ne me suis pas dit: je veux aimer cette dame-là,... cela est venu.... sans que je sache comment.... et pourtant il me semble que je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,... du moins vous m'avez plu sur-le-champ... Je crois qu'il y a quelque chose qui nous entraîne vers les personnes auxquelles nous devons offrir notre cœur.—Vous avez dû éprouver souvent cet entraînement?... je sais,... par mon frère, qu'à Paris vous n'étiez pas cité pour votre sagesse.—Oh! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis:... d'abord je suis très-franc!... oui, madame, très-franc! même avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai jamais pu dire: je vous aime, à une femme pour qui je n'éprouvais qu'une caprice, ni fait serment d'être fidèle pour la vie, lorsque j'avais affaire à une coquette. Mais vous, madame, vous,... ah! quelle différence!... j'aurais été si heureux si vous m'aviez seulement aimé... un peu!...

»—Quand une femme, trop faible, ne peut résister à une passion qu'elle devrait combattre, je crois qu'elle n'est pas maîtresse de n'aimer qu'un peu; elle doit aimer beaucoup au contraire... et c'est sa punition.—Sa punition!.... pourquoi?—Parce que bientôt elle aime seule..... Alors que lui reste-t-il? un amour qui fait son supplice, et des remords que rien ne peut adoucir.—Ah! madame, pouvez-vous penser qu'on cesserait de vous aimer...—Pourquoi serais-je privilégiée; je n'ai pas assez d'amour-propre pour le croire; je me connais et je ne me trouve pas assez jolie pour inspirer une passion éternelle... Je ne vois même rien en moi qui doive charmer quelqu'un habitué à n'offrir ses hommages qu'à la beauté. Aussi, quand on me fait une déclaration d'amour, je suis toujours tentée de croire que l'on se moque de moi.—Vous vous jugez bien mal, madame.—Non je ne me trouve nullement belle.—Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien réguliers et dignes de servir de modèle. C'est la physionomie qui fait tout... du moins à mon goût. Sans doute il ne faut pas que cette physionomie s'allie à des traits désagréables; mais, lorsqu'on trouve dans l'ensemble, dans les yeux de quelqu'un ce je ne sais quoi qui nous plaît, qui nous captive, ah! madame, on ne s'occupe pas alors à détailler tous ses traits pour voir ce qu'il peut y manquer. On aime déjà, et la personne qui nous plaît est pour nous la plus jolie....—C'est possible,... mais....—Mais....—Une femme honnête ne doit aimer que son mari.—Je sais qu'on doit aimer son mari.... Certainement je trouve cela très-bien!... mais quelquefois,... quand il y a une différence d'âge,... d'humeur.... On ne se marie pas toujours par amour.—Ce ne serait pas encore une raison pour manquer à ses devoirs....»

Victor ne répond rien. Il se contente de soupirer; puis avec une petite baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le silence, ne se regardant ni l'un ni l'autre; c'est Ernestine qui le rompt la première:

«Je crois qu'il est temps que mon frère revienne.—Pourquoi cela, madame? Parce que la société de mon mari et la mienne ne doivent pas suffire pour vous retenir ici; et je conviens que nos voisins ne sont pas non plus bien récréatifs.—Moi, madame, je crois plutôt que vous me dites cela parce que mon séjour ici vous ennuie, et que vous désirez que je parte. Eh bien, vous serez satisfaite.... Je n'ai pas même besoin d'attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, je partirai demain, je vous débarrasserai de ma présence....

«—En vérité, monsieur, vous avez l'esprit bien mal fait,... vous prenez de travers tout ce qu'on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous ennuyer avec nous, c'est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais témoigné que votre présence ne me fût pas agréable....

«—Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m'ennuie avec vous... avec vous!... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je n'ose penser qu'il faudra vous quitter,... ne plus vous voir.... Non, je ne puis me faire à cette idée; il me semble que maintenant nous devons toujours être ensemble:... on est si bien près de vous....»

Et Victor s'est rapproché d'Ernestine, et il a doucement passé son bras sous le sien.

«—Prenez garde, monsieur,... vous allez me faire piquer....—Mon Dieu! madame, cet ouvrage est donc bien pressé que vous ne pouvez pas le laisser.—Quelle nécessité de le quitter;... on peut bien causer en travaillant.—Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vos yeux... que j'aime tant;... vous seriez donc bien fâchée de les lever un moment....»

Ernestine ne répond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car enfin ce n'est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux de Victor ont une expression si tendre qu'elle en est toute troublée; elle roule son ouvrage en disant: «Je vais rentrer.—Quoi! déjà?...—Mais il y a long-temps que je suis là.—Vous trouvez qu'il y a long-temps, et moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute....—J'aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir du tout.—Vous avez même du regret de m'avoir procuré ce moment de bonheur.... Vous êtes fâchée de ce que j'ai osé vous dire!...—A quoi tout cela vous avancera-t-il?... Si votre amour était vrai, il ne vous causerait que des peines; vous voyez bien qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une plaisanterie.—Ah! madame!... si vous ressentiez l'amour comme moi, vous ne diriez pas cela. Je trouve que l'état le plus triste au monde est l'indifférence.... Quand le cœur n'a aucun attachement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous émeut,... tout nous ennuie, tout nous est égal; qu'on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons tout avec le même calme!... Nous n'avons rien à y chercher, rien à y désirer; nous aurons les mêmes sensations aujourd'hui que demain, nous vivrons le lendemain comme la veille;... mais est-ce là vivre!... est-ce là exister!... Que l'amour s'empare de notre cœur, et tout change autour de nous; tout prend à nos yeux un nouvel intérêt; dans les occupations les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous pouvons y mêler la pensée de notre amour, l'image de l'objet adoré. S'il est avec nous, le temps s'écoulera plus vite; si nous l'attendons, nous comptons les minutes; s'il est absent nous pensons à lui, nous voulons deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint jamais un cœur bien épris. Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien! ces peines même ont un charme qu'on ne voudrait pas changer contre l'indifférence; non, madame, quand on aime bien et qu'on est aimé, on n'est jamais entièrement malheureux. Ah! vous ne comprenez pas cela, vous, parce que vous avez une ame froide, insensible....»