Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment; elle était émue, oppressée; elle avait de la peine à cacher son trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop adroit pour avoir l'air de s'en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se lever, Victor la retient:

«—De grâce, encore un instant!... j'ai si rarement le bonheur d'être seul avec vous....—Non, j'ai déjà eu tort de vous écouter.—Comment! je ne pourrai pas même vous parler de mes peines... à vous qui les causez.—Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore une fois, monsieur, si j'avais la faiblesse de vous croire,... de vous aimer,... à quoi cela nous mènerait-il?—Mais à tout, si vous vouliez.—Non, monsieur,.... lors même que je... que j'aurais de l'amitié pour vous,... je n'oublierais jamais ce que je me dois,... non, jamais!...»

En disant ces mots, Ernestine dégage sa main de celle de Victor, et s'éloigne précipitamment en le laissant sous le bosquet.

«Elle a dit: Jamais!» murmure Victor en regardant la jeune femme s'enfuir du côté de la maison.

Et cependant Victor ne semble pas mécontent de l'entretien qu'il vient d'avoir; il regagne le salon d'un air plus satisfait: c'est que probablement il avait vu le Trésor supposé, et se rappelait cette phrase de M. Géronte: Il ne faut jamais dire jamais: qui est-ce qui peut répondre de l'avenir?

CHAPITRE II.

Comment cela finit.

Ernestine avait raison: c'était déjà trop que d'écouter. On dit que l'oreille est le chemin du cœur, et quand le cœur est bien disposé par les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pauvres femmes, on les blâme quand elles succombent! Mais que l'on se mette donc à leur place, qu'on se figure quelqu'un qui n'aurait pour ordinaire à sa table que le pot-au-feu!... Le bouillon, fût-il excellent, la viande bien choisie, comment ne sera-t-il pas tenté à l'aspect d'un nouveau plat bien friand, bien apprêté, et assaisonné de tout ce qui peut flatter le goût et l'odorat. Je ne veux pas dire cependant que tous les maris ne soient que des pot-au-feu!... il y en a qui savent être aimables et parler encore d'amour à leur femme. Il y en a, mais... apparent rari nantes in gurgite vasto! (Je suis certain que les dames traduiront sans savoir le latin.)

Dufour continue le portrait de M. de Noirmont; il y met le temps, parce qu'il prétend faire un chef-d'œuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin; mais elle s'y rend accompagnée de Madeleine, afin d'éviter les tête-à-tête, car elle s'est promis de ne plus en accorder à Victor.

Ce n'était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l'occupaient: la jeune fille ne parlait que de Victor; elle répétait ce qu'il avait dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant: «N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici?