«—En vérité,» dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience, «tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer!... tu ne sais pas me dire autre chose.»

Madeleine rougit en répondant: «Je ne croyais pas mal faire... je causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor! il a des jours où il est si singulier.... Oh! mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche.

«—Cela ne me fâche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait bien tort....»

Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu'elle tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un moment, Madeleine dit: «Le portrait de M. de Noirmont doit être avancé... je n'ai pas encore osé demander à le regarder: est-il bien ressemblant?

«—Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup de soins; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu'il sera bien!

«—Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie?—Oh! pourquoi.... Cependant mon mari le désire... et M. Victor assure que je ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant pas....—Ce doit être bien agréable d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime!—Oui!... c'est une consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois.... Comme mon frère tarde à revenir!... il ne peut s'arracher de son maudit Paris!... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer, qui n'aime pas la chasse, ne doit guère s'amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sûre que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on veut!...—Mais il vous vient quelquefois du monde....—Des gens bien amusants!... madame Montrésor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur qu'on ne le lui enlève.... Pauvre dame!... qu'elle se rassure!... on ne pense pas à son Chéri.... Les Pomard!... La sœur rit toujours; c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il court les bals, les spectacles.... A son âge... c'est naturel....—On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie?—Sans doute... et lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes à Paris!...—Ah! il y a des femmes coquettes!... Est-ce qu'il en connaît?...—Je ne le lui ai pas demandé.... Est-ce que M. Dalmer a des comptes à me rendre!—Oh!... je ne dis pas cela... mais quelquefois en causant....—Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y travaillons.—C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie?... est-ce qu'il est fâché?—Fâché!... et de quoi donc!... Au reste, je ne sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur.—Oh! oui, ma bonne amie, je vous obéirai.»

Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer.

Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu'elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu'on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'échanger deux phrases; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante; on se défend, on le prie de finir; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. «Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement!» dit Ernestine fort émue.

Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu.

«C'est affreux!... c'est indigne!...» s'écrie la jeune femme en se débattant, et elle s'éloigne d'un air bien courroucé. Mais voyez cependant le pouvoir de l'attraction: le lendemain, Ernestine trouve mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l'embrasser.