Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu'augmenter les désirs d'un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un instant de tête-à-tête, en jurant qu'il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse et on a raison. «Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j'ai déjà eu tort de vous écouter une fois.»

Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d'y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. Souvent elle se gronde elle-même en se répétant: «Je me rendrai malheureuse!» Et pourtant cette nouvelle situation n'est pas sans charme. Elle sent déjà la justesse de ce que lui a dit Victor: elle ne s'ennuie plus.

Le portrait de M. de Noirmont est achevé. Dufour le trouve effrayant de ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le lointain du paysage, on aperçoit un chevreuil qui expire frappé d'une balle au milieu du front.

«J'ai voulu prouver, dit le peintre, que l'original du portrait est un adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins à venir voir votre portrait; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun.»

Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont fait savoir à ses voisins que son portrait est terminé, et une après-dînée on voit arriver à Bréville M. et madame Montrésor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec son garde-vue, ses lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras.

«Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soirée avec vous, dit madame Montrésor. Madame Bonnifoux a cédé à nos instances, elle nous a accompagnés. Elle craignait d'être indiscrète... mais, à la campagne et entre voisins....

«—Madame nous fait le plus grand plaisir,» dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui inspire la vue de la boîte de loto.

«Je n'attendais pas moins de votre part, madame,» répond madame Bonnifoux en faisant une large révérence. «C'est si agréable de se réunir le soir, de faire la partie!... Vous voyez que je suis de précaution.... Vous n'avez peut-être pas de loto? j'ai apporté le mien.... Les numéros sont très-bien faits!...

«—Je voudrais bien savoir si elle a apporté aussi bonne amie, dit tout bas Dufour.

«—Par exemple,» dit M. de Noirmont, à Victor, «ceci passe la permission, et certainement j'userai de la liberté de la campagne pour ne pas assister à la partie de loto! J'en ai assez; je me souviens de la dernière.