»—Les voilà... je tiens le nid... s'écrie M. Pomard; j'ai mis la main sur six à la fois... tenez, madame.....—Ah! monsieur..... quelle horreur! qu'est-ce que vous m'apportez là? ce ne sont pas mes boules..... Fi! monsieur..... ne ramassez pas cela.......—Comment! je me suis trompé?...—Prenez garde, monsieur Pomard; il vient des chèvres brouter dans le plaine! dit Chéri en riant.—Ah! oui... c'est que je ne pensais pas à cela!»
Après un bon quart d'heure de recherche, on parvient enfin à compléter le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relève; la société se remet en route, assez mécontente de la halte qu'elle vient de faire; mais on est bientôt à l'entrée de Gizy, où l'on se dit adieu, pour rentrer chacun chez soi.
Victor est seul avec Ernestine: avec quelle impatience il attendait ce moment! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l'on aime, que l'on brûle de posséder; si l'on ne triomphe pas alors de sa résistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses vœux.
D'abord on ne se dit rien: l'excès d'amour produit souvent l'effet de la crainte. Ernestine veut hâter le pas; Victor cherche au contraire à ralentir leur marche.
«Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir quelques instans de plus du bonheur d'être avec vous....—Je voudrais être rentrée....—Et tout à l'heure! avec vos voisins, vous n'étiez pas pressée!... Que vous êtes cruelle pour moi!... vous me refusez tout!... parce que je vous aime, je suis donc bien coupable à vos yeux!...—Je vous en prie, ne me dites pas ces choses-là... ne me parlez plus de cela.... Rentrons... je crains que mon mari ne m'attende... il pourrait s'étonner de....
«—Votre mari s'est couché et il dort; vous le savez très-bien, puisqu'il vous l'a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous seriez fâchée de m'accorder la moindre faveur... parce que vous me détestez, et que cela vous déplaît d'être un moment seule avec moi....—Ce n'est pas parce que je vous déteste; je ne déteste personne....—Et vous me voyez comme tout le monde?... Comme c'est flatteur!... comme c'est aimable!—Que voulez-vous donc que je vous dise?—Oh! rien... vous m'en avez dit assez. Mon Dieu! on dirait que vous tremblez.—Oui... je tremble... j'ai peur avec vous.—Peur!... avec moi qui vous aime tant!...—C'est peut-être pour cela...—Ah! madame, je suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte!... Que je voudrais donc ne plus vous aimer!... Oui, je donnerais tout au monde pour vous oublier; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous obsède!... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime tout autrement que je n'avais jamais aimé. Je sens maintenant la différence d'un sentiment véritable à ces désirs qu'on prend pour de l'amour....
«—Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire à mon devoir.
«—Il me semble que je suis assez sage....—Oui! c'est étonnant!...—Est-ce ma faute, si, près de vous, je brûle, si je désire tant de choses?... Ah! si vous ressentiez une faible partie de ce que j'éprouve!—Rentrons, je vous en prie... vous me faites mal... j'étouffe... ah! que je souffre!...—Mon Dieu! et c'est moi qui serais cause....—Oui, vous me rendez malheureuse aussi.»
La voix d'Ernestine est altérée; elle porte son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l'entourer de ses bras; elle se dégage et double le pas. Il parvient bientôt à l'atteindre, et saisit sa main qu'elle veut encore lui ôter.
«—Quoi!... vous ne voulez plus même me donner votre main?...—Laissez-moi!...—Non, non, je ne vous laisserai pas... je vous aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul qui suis coupable... Laissez-moi vous embrasser une seule fois.—Non, non!...»