Victor n'écoute pas Ernestine; il la saisit dans ses bras et la couvre de baisers; elle se débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa voix devient plus faible et Victor plus entreprenant.

«O mon Dieu! vous me perdez!» murmure encore la jeune femme. Son amant n'écoute plus rien. Il y a des momens où le tonnerre, que nous verrions fondre sur notre tête, ne nous dérangerait pas de notre occupation, et Victor était dans un de ces momens-là.

CHAPITRE III.

Pauvre Madeleine.

On dit qu'en toute chose il n'y a que le premier pas qui coûte; j'ai vu, au théâtre, des seconds pas que l'on avait autant de peine à faire que les premiers; dans ce pays d'intrigues, de coteries, de fausseté et d'envie, l'auteur qui n'a que son talent éprouve tout autant de dégoût à faire son second, son sixième et son dixième pas que son premier; souvent il abandonne une carrière qu'il était appelé à parcourir avec gloire, parce qu'au talent de faire une pièce il n'a pas su joindre le talent de la faire jouer, chose tout-à-fait distincte; mais laissons le théâtre, nous y reviendrons quelque jour... et les matériaux ne nous manqueront pas.

C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier pas est le plus difficile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, car on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n'y fait rien. Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être encore coupable? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela.

Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur: tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a découvert sa faute; dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle; enfin tout l'inquiète, tout l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. Pauvre femme! elle n'était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni mentir avec audace, ni sourire gaîment à l'époux qu'elle trompe. Mais elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.

Pendant qu'Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son amant en se promettant sans cesse d'être plus sage, une autre personne éprouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connaître aucun de ses plaisirs.

Madeleine devient chaque jour plus mélancolique; son visage change ainsi que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec cette candeur, cette idolâtrie que l'on éprouve à dix-huit ans pour l'homme qui le premier fait battre notre cœur. Ce sentiment qui fait maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flattée qu'il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence; on s'abuse facilement sur ce qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que l'on renonce à de douces illusions.

Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur; elle s'aperçoit que Victor ne la cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui répond à peine; qu'il est distrait, préoccupé, qu'il la quitte aussitôt qu'il aperçoit madame de Noirmont; enfin qu'il ne paraît s'apercevoir ni de sa mélancolie, ni du changement de ses traits.